PORTRAIT George-Étienne Cartier et la fédération canadienne




George-Étienne Cartier est né à Saint-Antoine-sur-Richelieu, le 6 septembre 1814. Il est le fils de Jacques Cartier et de Marguerite Paradis, une famille très à l'aise financièrement. Ses parents le nommèrent George en l'honneur du souverain d'Angleterre (d'où l'orthographe anglais). Il fit son entrée au collège de Montréal en 1824 et débuta ses études en droit en 1831. Il fut admis au barreau du Bas-Canada en 1835 et commença sa carrière d'avocat.

Alors qu'il était étudiant en 1834, il travailla aux élections pour Louis-Joseph Papineau et Robert Nelson. Le 24 juin de la même année, au banquet donnant naissance à la Société Saint-Jean-Baptiste, il chanta une chanson de sa composition intitulée «Ô Canada, mon pays, mes amours». Au banquet de 1835, Cartier chanta une autre de ses compositions, «Avant tout je suis Canadien» qui devint le cri de ralliement des Fils de la Liberté, groupe auquel il appartenait.

La rébellion des Patriotes

Il fut impliqué dans la rébellion des Patriotes de 1837, mais son implication reste peu claire. On sait qu'il s'est battu à Saint-Denis le 22 novembre. Après la défaite des Patriotes à Saint-Charles, Cartier alla se cacher chez son cousin Henry Cartier de Verchères. Sa cachette fut découverte et il se sauva à Plattsburgh et à Burlington, aux États-Unis, où il vécu jusqu'au 9 octobre 1838. À son retour, il écrivit une lettre au secrétaire de Lord Durham, expliquant qu'il n'avait jamais trahi son allégeance à la couronne d'Angleterre, mais qu'il s'était plutôt battu contre la minorité oppressive du Bas-Canada. Il fut accusé d'être un traître par ses anciens compagnons patriotes, dont plusieurs étaient condamnés à l'exil ou à être pendus.

Cartier poursuivit sa carrière d'avocat. Lors de la réorganisation de la Société Saint-Jean-Baptiste en 1842, il en devint le secrétaire. Partisan du gouvernement responsable, il supporta Louis-Hippolyte La Fontaine aux élections de 1842. L'élection fut remportée mais les recommandations de La Fontaine-Baldwin furent rejetées par le gouverneur Metcalfe et de nouvelles élections furent enclanchées. Refusant d'abord d'être candidat, Cartier se laissa finalement convaincre et fut élu pour le comté de Verchères à l'assemblée législative du Canada-Uni, le 7 avril 1848.

La politique

Cartier fit son entrée en politique alors que les représentants se prononçaient en faveur d'une loi historique, le «rebellion losses bill», qui causa une émeute pendant laquelle le parlement de Montréal fut incendié en avril 1849. La même année, dans le débat qui opposa Papineau (revenu d'exil) à La Fontaine, ce dernier déclara que même si l'union des Canadas avait pour but initial d'écraser les Canadiens français, ceux-ci avaient appris à l'utiliser à leur avantage. Cartier endossa cette option et se prononça contre l'annexion aux États-Unis. Il déclara qu'individuellement, les Américains sont de bons voisins, mais que comme nation, ils sont moins libéraux que n'importe qui, à part peut-être la Chine.

Cartier Le 24 mai 1856, le gouvernement MacNab-Taché fut remplacé par celui de Taché et John A.Macdonald et Cartier devint procureur général de Canada-Est. Le 26 novembre 1857, suite à la décision de Taché de quitter la politique, Macdonald forma un gouvernement avec Cartier. La Fontaine et Taché partis, Cartier était maintenant devenu le membre le plus influent de la section bas-canadienne.


L'assemblée commença à discuter l'établissement d'une capitale permanente pour le Canada-Uni. Trois villes furent considérées : Québec, Montréal et Bytown (Ottawa). Le gouvernement Macdonald-Cartier s'adressa à la reine d'Angleterre pour qu'elle choisisse une capitale. Sa Majesté arrêta son choix sur Ottawa. Cartier, qui avait d'abord favorisé Montréal, se plia de bonne grâce aux désirs de la souveraine d'Angleterre. En 1858, Cartier alla à Londres, en compagnie de Alexander Tilloch Galt et John Ross, pour présenter au gouvernement anglais un projet de fédération des provinces de l'Amérique du Nord britannique. Cartier fut reçu par la reine Victoria et c'est à cette occasion qu'il déclara : «an inhabitant of Lower Canada is an Englishman who speaks French.»

Le gouvernement Cartier vota plusieurs résolutions et mit sur pied plusieurs institutions qui existent encore aujourd'hui, au Québec. En 1855, le «Lower Canada Municipal and Road Act» créa des municipalités de comtés selon les paroisses, la base du système québécois d'aujourd'hui. En 1856, Cartier compléta la loi qui établissait une école dans chaque paroisse et confirmait le principe de dualité religieuse catholique-protestant. En 1854, la loi qui abolissait les seigneuries fut ratifiée, une mesure que Cartier préconisait depuis des années. En 1857, il réussit à convaincre la chambre que les Eastern Townships devaient êtes sujets aux mêmes lois françaises que le reste du Bas-Canada. Mais le projet dont il fut le plus fier demeura la codification des lois civiles du Bas-Canada, la base du Code civil québécois actuel.

La fédération canadienne

En 1864, Cartier entreprend de mener à terme son projet fédératif des deux Canadas, et si possible, des Maritimes et des territoires du Nord-Ouest. La population du Bas-Canada avait toujours été supérieure en nombre à celle du Haut-Canada, mais cette situation était en train de changer pour la première fois. Cartier voyait dans le projet de fédération une assurance que les Canadiens-français auraient une législature provinciale sur laquelle ils pourraient compter et qui serait responsable de dossiers tels que l'éducation et la justice. De plus, selon lui, la fédération serait une assurance contre l'annexion aux États-Unis qu'il craignait tant. Plusieurs politiciens se joignèrent au mouvement, mais les libéraux du Bas-Canada demeurèrent opposés jusqu'à la fin. Ils furent complètement exclus du processus.

Pour consolider la fédération et stimuler le développement économique, Cartier encouragea fortement le projet de chemin de fer intercolonial. Cela s'explique par le fait qu'il avait plusieurs relations avec les compagnies de chemin de fer qui étaient les clients de son bureau d'avocat. Difficile de ne pas apercevoir le conflit d'intérêt là-dedans!

Cartier était un membre de la délégation du Canada-Uni qui prit part à la conférence de Charlottetown en septembre 1864. Le projet de fédération fut finalement accepté à la conférence de Québec, étrangement tenue à huis clos, du 10 au 27 octobre et dont il n'existe aucun compte-rendu officiel. Cartier se fit toutefois le défenseur des résolutions de Québec, déclarant que la couronne britannique avait permis aux Canadiens-français de conserver leurs institutions, leur langue et leur religion et que l'avenir résidait dans une forme de gouvernement inspirée du monarchisme britannique.

Les 'Peres' de la federation
Sur la Photo: Première rangée (de gauche à droite): E.Whalen, A.T.Galt, G.Brown, J.A.Macdonald, J.H.Gray, C.Tupper, É.-P.Taché, S.L.Tilley, G.-É.Cartier, J.McCully, E.B.Chandler, W.H.Steeves, J.H.Gray. Deuxième rangée: G.Coles, H.L.Langevin, E.Palmer, O.Mowat, J.M.Johnson, A.G.Archibald, C.Fisher, J.Cockburn, J.C.Chapais, W.A.Henry, R.B.Dickey, A.A.Macdonald, W.H.Pope, J.A.Shea, F.B.T.Carter, H.Bernard, J.H.Haviland. (Source: Notman Photographic Archives)


En juillet 1866, on introduit un projet de loi qui avait pour but de protéger les droits de la minorité protestante du Québec. La réaction des catholiques de l'Ontario fut bien sûr de demander les mêmes avantages. Les représentants du Haut-Canada s'y opposèrent et les deux projets de loi furent retirés. Suite à ce fiasco, Cartier sauva les meubles en déclarant que les droits des minorités des provinces seraient toujours respectés, mais il n'offrit aucun détail concret à ce sujet.

Cartier quitta pour Londres le 12 novembre 1866 et prit part à la conférence de Londres. Les délégués du Canada-uni, de la Nouvelle-Écosse et du Nouveau-Brunswick approuvèrent les résolutions de Québec qui devinrent alors les «London resolutions». Le British North America Act, ratifié par la reine Victoria le 29 mars 1867, donna naissance au dominion du Canada et à la province de Québec dans leurs formes actuelles. VICTORIA


On apprit par la suite que John A.Macdonald avait tenté de changer les règles du jeu à la dernière minute, et de transformer le projet fédératif de la conférence de Québec en une union très centralisée qui aurait fait perdre aux Canadiens-français les quelques pouvoirs que la fédération originale leur accordait. Cartier s'opposa fermement aux manigances de Macdonald, menaçant même de dissoudre le gouvernement. Macdonald n'insista pas.

Le premier juillet 1867 fut désigné jour officiel de la naissance du dominion du Canada. Lors de son arrivée à Ottawa, Cartier apprit de la bouche du gouverneur que Macdonald avait été nommé «Knight of the Order of the Bath» par la reine Victoria. Cartier, lui, ne recevait que le titre mineur de compagnon. Profondément indigné, il refusa la distinction. On voit bien que Cartier n'était pas considéré comme l'égal de Macdonald ni comme le représentant d'un peuple. Le Québec n'était plus qu'une province parmi quatre, rien de plus, et Macdonald remportait les honneurs.

By the queen, a proclamation


La défaite au Québec

Aux élections de 1867, Cartier fut élu à Ottawa et à Québec. Mais il ne joua qu'un très petit rôle dans le gouvernement québécois de Chauveau qui était, de toute façon, contrôlé par le gouvernement fédéral. Macdonald devint Premier ministre du Canada. Cartier rencontra son «Waterloo politique» aux élections de 1872, alors qu'il fut battu par son adversaire libéral Louis-Amable Jetté. Les électeurs de Montréal-Est étaient totalement indignés suite à la décision du Nouveau-Brunswick d'abolir le droit à l'école française catholique de sa minorité francophone acadienne.

Au lieu de prendre un autre comté québécois, Cartier accepta de se présenter au Manitoba contre Louis Riel et Henry James Clark. Ce dernier se retira de la course à la demande du lieutenant-gouverneur et Riel accepta de retirer sa candidature à la demande de l'archevêque de Saint-Boniface. Cartier fut donc élu sans opposition. Payant d'avoir des amis haut placés! Cartier déclara que la décision du Nouveau-Brunswick était regrettable mais valide sous l'Acte de l'Amérique du Nord britannique. Il fut très critiqué au Québec.

Cartier demeura le principal lieutenant de Macdonald, le remplaçant occasionnellement comme Premier ministre. Son titre officiel était celui de ministre de la défense. Il mit sur pied une milice active et de réserve qui comprenait tous les Canadiens mâles âgés entre 18 et 60 ans. Il justifia cette mesure en disant qu'il fallait être prêt à défendre le Canada britannique d'une éventuelle invasion. Ces mesures demeurèrent jusqu'à la première guerre mondiale.

Le scandale

MACDONALD Lorsque le scandale du chemin de fer du Pacifique éclata, Cartier se retrouva dans l'eau chaude. Le contrat de chemin de fer devant relier la Colombie-Britannique à l'Ontario avait été accordé à Hugh Allan, un ami du parti conservateur, un industriel qui avait contribué 350 000$ à la caisse du parti et 85 000$ à Cartier. Des lettres furent rendues publiques dans lesquelles Cartier promettait le contrat à son ami Allan. Macdonald avait aussi sa part du blâme, mais il laissa Cartier porter la plus grosse partie du fardeau. Le gouvernement se retrouva néanmoins éclaboussé par cette affaire.


Suite à une sérieuse maladie, Cartier mourut à Londres le 20 mai 1873. Lorsque Macdonald annonça la nouvelle en chambre, il fondit en sanglot, incapable de retenir ses larmes, le bras étendu vers le siège vide de son collègue disparu. Une foule immense accompagna la dépouille de Cartier au cimetière Côte-des-Neiges où il fut mis en terre.

La disparition de Cartier changea beaucoup le profil politique du pays. Au Québec, ce fut le début de la fin pour le parti conservateur provincial. Pendant les dernières années de sa vie à Ottawa, il avait joué le rôle de «co-Premier ministre québécois» avec des pouvoirs presque égaux à ceux du permier ministre canadien. Mais ce rôle n'existait nul part dans la constitution et n'était en fait qu'une marque de respect entre Macdonald et Cartier… rôle qui disparut d'ailleurs avec ce dernier. Le Québec ne serait plus jamais qu'une province comme les autres et non pas un peuple fondateur tel que certains se plaisent à le prétendre.

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