La Rébellion des Patriotes

Note de l'auteur: Bien que les événements de 1837-38 sont souvent qualifiés de «rébellion», il serait probablement plus exact de parler d'une «résistance». En effet, comme vous le lirez vous-mêmes sur cette page, les Patriotes ne sont pas à l'origine du déclenchement des hostilités armées et les véritables agresseurs sont plutôt du côté de la minorité anglaise de Montréal et du gouverneur britannique. À vous de juger.
LA QUÊTE DE LA DÉMOCRATIE

En 1834, Louis Joseph Papineau envoie au roi d'Angleterre, une liste de 92 résolutions pour régler l'impasse politique dans laquelle le pays est plongé. Celles-ci recommandent que les membres des conseils législatif et exécutif soient élus et que les ministres soient choisis parmi leurs pairs et soient responsables devant l'Assemblée législative. On demande aussi que le budget soit contrôlé par l'Assemblée et que celle-ci obtienne tous les pouvoirs, privilèges et immunités que possède le Parlement britannique. En un mot, les Patriotes ne désirent qu'une chose: la VRAIE démocratie.

La minorité anglaise du Bas-Canada, principalement située à Montréal et dans les «Townships» dénonce avec véhémence le parti Patriote. Les riches marchands anglais rejettent catégoriquement tout ce qui vient des Canadiens qu'ils accusent d'être «ignorants, déloyaux et ingrats.» Le journal anglais Montreal Herald déclare: «nous sommes les conquérants, pas les conquis!» Dans le Montreal Gazette, on peut lire: «Le but véritable des démagogues et des pauvres imprudents de cette province, c'est une séparation complète de la Mère Patrie. Il est vrai qu'ils n'ont pas encore osé déclaré leurs sentiments déloyaux et ingrats; mais il est dans leurs coeurs et sur leurs lèvres; et rien à part leur incapacité de tout courage moral ou physique, ne les empêche de proclamer leur indépendance.» Ce que les Anglais ne peuvent accepter, c'est que la majorité francophone contrôle la province. Ils sont les maîtres depuis 40 ans et désirent le rester. Les Anglais organisent la milice du Doric Club et se préparent à la lutte armée.
Papineau et la foule
Papineau était un grand orateur

LA DÉMOCRATIE POUR CES «FRENCH»? NEVER!

Toujours sans réponse deux ans plus tard, l'Assemblée du Bas-Canada décide de cesser ses travaux, tant que Londres n'aura pas accordé un Conseil législatif élu. Début 1837, Londres adopte les dix résolutions Russell. Celles-ci rejettent les 92 résolutions du Parti patriote en plus de retirer à l'Assemblée législative le seul pouvoir dont elle disposait, celui de voter le budget! Malgré tout, Papineau continue de croire en une solution démocratique à cette crise. Le gouverneur anglais, lui, en a décidé autrement. Deux régiments britanniques cantonnés au Nouveau-Brunswick sont dépêchés au Bas-canada.

Les propos publiés dans les journaux anglais se font de plus en plus violents. The Gazette somme le gouvernement d'intervenir, sans quoi les Anglo-Montréalais prendront les choses en main et se feront eux-mêmes justice. Le journal prône la violence contre les idéaux démocratiques. Ironiquement, ces gens qui se prétendent les plus loyaux sujets de l'Empire, déclarent qu'ils préfèreraient devenir Américains plutôt que de voir Papineau à la tête d'un gouvernement démocratique du Bas-Canada.

LES ASSEMBLÉES POPULAIRES

Les Patriotes s'en tiennent à des moyens de pression pacifiques. Dès le mois de mai 1837, ils organisent des assemblées dans les villages de la rive nord, ainsi que dans ceux situés aux alentours de Montréal et dans la vallée du Richelieu. Les Patriotes encouragent les gens à boycotter les produits importés d'Angleterre et demandent aux magistrats et notables locaux de renoncer à leurs charges officielles. Un grand nombre d'entre eux démissionnent.

Dans le comté de Deux-Montagnes, on pratique le charivari pour inciter certains réfractaires à démissionner de la magistrature. Malgré l'absence de violence lors de ces démonstrations, de folles rumeurs de «pillards» et d'«assassins incendiaires» se répandent à Montréal. Dans tout le reste de la province, tout est calme. Les gens attendent de voir la suite des événements. Pourtant, les Anglais continuent à croire à une révolution imminente.

Le 23 octobre 1837 se tient à Saint-Charles la plus grande assemblée politique de l'époque. Près de 5000 personnes viennent entendre Papineau et le docteur Wolfred Nelson. Plusieurs orateurs se succèdent. Si plusieurs prônent l'action dans la légalité d'autres déclarent: «Il est temps de mettre de côté vos plats et vos cuillères d'étain pour en faire des balles!» Le choix final ne sera pas celui des Patriotes.

Le lendemain, le clergé se range ouvertement du côté des Anglais. Mgr Jean-Jacques Latrigue, l'évêque de Montréal, veut protéger l'Église d'une révolution républicaine qui mettrait en cause son statut et ses privilèges. Il prêche la soumission et l'obéissance et menace d'excommunication ceux qui prendront les armes contre les forces du gouverneur.

L'ARMÉE PREND L'INITIATIVE

Le gouvernement britannique décide d'étouffer «la révolte» avant qu'elle n'ait le temps de s'organiser. Le gouverneur Gosford proclame la loi martiale et ordonne que tous les chefs patriotes soient arrêtés. Des agnts de la paix, accompagnés de magistrats, sont chargés de ramener les rebelles à Montréal pour y être jugés.

Les Patriotes sont condamnés à la résistance armée. Le 17 novembre, une escarmouche éclate à Longueuil et les Patriotes libèrent deux des leurs, prisonniers de Britanniques. Pour protéger les hommes recherchés, on organise à la hâte des camps retranchés à Saint-Denis et à Saint-Charles. Si on se prépare également au pire à Deux-Montagnes, dans tout le reste de la province, c'est le calme plat.

LA BATAILLE DE SAINT-DENIS

Dans la nuit du 22 au 23 novembre, le colonel Charles Gore, à la tête de 500 hommes, quitte Sorel avec l'objectif de démanteler le camp de Saint-Charles. Cette nuit-là, un officier britannique déguisé en civil, le lieutenant George Weir, est fait prisonnier par les Patriotes. Grâce à cette capture, les Patriotes commandés par Wolfred Nelson savent que les Britanniques approchent de Saint-Denis. Le prisonnier Weir est donc transféré à Saint-Charles, mais il tente de s'échapper. Il est alors capturé et éxécuté.

À Saint-Denis, Gore est surpris de rencontrer une telle résistance. Les quelques 300 Patriotes sont barricadés dans la maison de Saint-Germain et, armés de vieux fusils, résistent pendant six heures. Gore, à bout de munitions, doit battre en retraite en abandonnant un canon. C'est la victoire pour les Patriotes, pour qui tout semble maintenant possible!

LA BATAILLE DE SAINT-CHARLES

Malheureusement, ce sera l'unique victoire des Patriotes. Le 25 novembre, 406 soldats britanniques et 20 cavaliers arrivent devant Saint-Charles. Environ 200 Patriotes, commandés par Thomas Storrow-Brown (un Irlandais catholique de Montréal), les attendent de pied ferme. Mais la position des Patriotes est un retranchement où ils se retrouvent bientôt pris au piège. Après deux heures de combat, les soldats ajustent leurs baïonnettes et chargent. L'armée expérimentée écrase les paysans de Saint-Charles, armés de fourches et de bâtons. Le 30 novembre, les troupes rentrent en triomphe à Montréal. La foule anglaise lance des oeufs pourris aux prisonniers patriotes.

La rébellion est maintenant écrasée au sud et les chefs patriotes sont en fuite. Le 25 décembre, la loi martiale est proclamée et plusieurs loyaux sujets anglais se précipitent pour participer au prochain affrontement.

LE MASSACRE DE SAINT-EUSTACHE

Le jour de la victoire de Saint-Denis, les Patriotes du Nord élisent un nouveau chef: un homme d'origine suisse nommé d'Amury Girod. Son second est également élu, il s'agit du docteur Jean-Olivier Chénier. Comme leurs confrères du sud, les hommes de Girod sont pris de court par les événements. Ils tentent tant bien que mal de s'organiser avant l'arrivée des troupes anglaises. Girod essaie d'acheter des armes des Indiens d'Oka, mais ceux-ci préfèrent les fournir gratuitement aux soldats britanniques.

Le 13 décembre, le général Colborne marche sur Saint-Eustache à la tête de 1300 soldats réguliers et de 220 volontaires de Montréal. La bataille commence le lendemain et les quelques 200 Patriotes se retrouvent rapidement isolés dans l'église de Saint-Eustache. Après quatre heures de siège, les Britanniques mettent le feu à l'église. Les Patriotes qui tentent de s'enfuir par les fenêtres son abattus comme des chiens. Le docteur Chénier, gisant par terre blessé, est achevé au cri de «Remember Weir!» Son corps est ensuite transporté à l'auberge Addison où l'on s'acharne sur lui, sous prétexte d'en faire l'autopsie. Un témoin raconte: «La poitrine était découverte, et le coeur pendait au dehors. Quand un Patriote passait, on lui criait: "Viens-donc voir ton Chénier, comme il avait le coeur pourri!" [...] Je remarquai que la tête était couverte de caillots de sang à cause des coups de crosse de fusil.» Le soir, le village est soumis à un pillage effréné. On vide et brûle les maisons et on va jusqu'à dépouiller de leurs vêtements les corps des Patriotes morts.

CRIMES DE GUERRE À SAINT-BENOÎT

Le 15 décembre, Colborne et ses troupes se mettent en marche pour le village de Saint-Benoît où il croit trouver d'autres Patriotes armés. Sur son chemin, il rencontre une délégation de citoyens du village. Ils lui expliquent que les chefs Patriotes sont en fuite et que Saint-Benoît n'entend pas résister. Colborne exige que les habitants lui remettent toutes leurs armes, ce qu'ils s'empressent de faire. Malgré ces conditions respectées, le village est tout de même pillé. On rapporte également plusieurs viols et meurtres. Ce sont les milices de fanatiques anglo-protestants qui sont responsables des pires atrocités. La rébellion est matée, la population est terrorisée, les chefs sont en fuite et le clergé refuse même la sépulture religieuse aux victimes.

LA SECONDE RÉBELLION DE 1838

Mais plusieurs Patriotes se réfugient aux États-Unis et préparent un second assaut. À Napierville, devant plusieurs milliers de Canadiens, Robert Nelson proclame l'indépendance du Bas-Canada Il promet d'abolir le régime seigneurial, d'accordaer aux Amérindiens les mêmes droits qu'aux blancs et de donner au Bas-Canada deux langues officielles; le français et l'anglais. Une fois l'indépendance déclarée, il faut maintenant la conquérir.
Le 3 novembre 1838, une colonne de réguliers britanniques, accompagnées des Glengarry Volunteers, disperse les insurgés à Beauharnois et incendie le village. Dans tout le sud-ouest du Québec, mais surtout dans le comté de Laprairie, les milices anglo-protestantes de Montréal, constituée d'orangistes fanatiques, se déchaînent sur la population. Peu importe s'il s'agit de paysans qui n'ont jamais participé au soulèvement, on met le feu à leurs maisons et leurs granges, on vole le bétail. Des familles dépossédées sont abandonnées dans la nuit glaciale devant leurs maisons en flammes. À cette occasion, le Montreal Herald va jusqu'à en appeller au génocide: «Pour avoir la tranquilité, il faut que nous fassions la solitude; balayons les Canadiens de la face de la terre.»

Douze chefs du mouvement Patriote sont arrêtés et pendus, dont Chevalier de Lorimier, qui laissera un testament émouvant à la veille de sa mort.

Chevalier de Lorimier
Le 25 septembre 1839, 58 autres Patriotes sont condamnés à l'exil vers le continent prison des Britanniques: l'Australie. Un monument australien leur rend aujourd'hui hommage.




Louis Joseph Papineau

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