1885: Montréal au bord
de la guerre ethnique




Bien peu de gens savent que notre métropole, Montréal, s'est retrouvée tout près de la guerre ethnique entre francophones et anglophones il y a de cela un peu plus d'une centaine d'années.

Louis Riel

Le soulèvement des Métis francophones du Manitoba fut un événement qui polarisa énormément la population du pays. Les Canadiens anglais virent Riel comme un assassin et un traître alors que pour les Canadiens français, il s'agissait plutôt d'un héros qui tentait désespérément de défendre les intérêts de son peuple. Un comité de défense de Riel est mis sur pied au Québec malgré les interdictions du clergé.

En 1885, lorsque les troupes du 65e bataillon rentrèrent à Montréal après avoir vaincu les Cris (alliés des Métis), le maire de Montréal, Honoré Beaugrand, multiplie les hommages et préside un grand banquet en l'honneur des militaires. Les magasins anglais de la ville exposent dans leurs vitrines le portrait du général Middleton qui venait d'assiéger Batoche, le quartier général de Riel.

Pour jeter encore de l'huile sur le feu, le maire Beaugrand décrète une grande fête civique pour célébrer cette "grande victoire" de l'armée sur les Métis du Manitoba. Inutile de dire que la popularité d'Honoré Beaugrand est alors à son plus bas chez les francophones, et à son plus haut chez les anglophones.

La tension continue de monter entre les deux communautés linguistiques qui cohabitent surtout à Montréal. L'annonce de la condamnation à mort de Riel vient jeter la consternation chez les Canadiens français. Pour les anglophones, il s'agit là d'un châtiment légitime. À Montréal, de grandes manifestations sont organisées pour appuyer la cause de Riel. La première, tenue au début du mois d'août au Champ-de-Mars à Montréal, réunit 20 000 personnes qui réclament la libération du héros des Métis.

La variole

Au même moment, une épidémie de variole continue de faire rage à Montréal. Dans ce climat survolté, les journaux anglophones (The Gazette, The Star et The Herald) pointent un doigt accusateur vers la communauté francophone en les traitant d'arriérés et de malpropres. Ils exigent une campagne de vaccination et l'isolement des malades pour freiner la propagation de la maladie.

La presse francophone s'indigne des accusations racistes et dénonce les mesures totalitaires proposées qui constituent, selon elle, une agression à l'endroit des francophones. Lorsque The Herald réitère ses accusations de malpropreté à l'égard des francophones et les accuse d'être responsables de la maladie, la violence éclate. Des manifestants brisent les vitres du Herald. Mais ce n'est que le début.

En septembre 1885, 30 personnes par jour meurent de la terrible maladie. Le conseil municipal (avec le très impopulaire maire Beaugrand à sa tête) décrète la vaccination obligatoire. Des médecins vont de porte en porte pour vacciner mais le public francophone refuse de les recevoir. Les éditeurs de la Gazette (Richard White) et du Star (Hugh Graham) multiplient les provocations racistes et regroupent des délégations d'hommes d'affaires à l'hôtel de ville pour faire pression sur le maire. Finalement, Beaugrand cède: Graham est nommé à la tête d'un comité d'isolement des malades et White devient le responsable du comité de vaccination.

Comment faire confiance à ceux qui vous méprisent?

Ces nominations sont très mal reçues chez les Canadiens français qui se rebiffent encore davantage. Des émeutes contre la vaccination obligatoire et la quarantaine éclatent. Les 28 et 29 septembre, une foule assiège littéralement le bureau de santé du faubourg de l'est et l'incendie. On chahute également devant les bureaux du Herald et on en brise les vitres. Richard White de The Gazette réclame une intervention militaire. Beaugrand cède une fois de plus et consigne 600 militaires pour rétablir l'ordre dans les rues de Montréal.

Montées de violence

Au lieu de cesser, les manifestations s'intensifient. Les militaires sont accueillis par des jets de pierres dans l'est. Durant la semaine du 26 septembre au 2 octobre, la variole cause 400 décès et une vague de panique traverse la ville. Beaugrand intensifie son opération de vaccination obligatoire et la police accompagne dorénavant chaque médecin vaccinateur. Le maire s'allie le clergé en la personne de Mgr Fabre, un homme tout aussi impopulaire que lui pour avoir dénoncé la rébellion de Louis Riel. Montréal est mis en quarantaine : les commerces ferment, les théâtres sont vides et les rues désertes.

En novembre, un nouvel événement déclenche une émeute: un ouvrier francophone, père de famille, résiste, arme au poing, à un employé du bureau de santé venu chercher son enfant. Le maire Beaugrand autorise une intervention policière massive et prend lui-même la tête des opérations, bravant ainsi la population hostile. Le fils aîné à l'intérieur ouvre le feu sur la police qui prend alors la maison d'assaut. Dans la mêlée, un des enfants malades meurt. Les journaux francophones accusent le maire d'avoir causé cette mort avec ses brutalités et par cette "violation de domicile".

"Mon frère, Riel, est mort."

Le 16 novembre 1885, Louis Riel est pendu sur décision du gouvernement canadien. L'indignation est générale au Québec. Le 22 novembre se tient au Champ-de-Mars une gigantesque assemblée où 50 000 personnes viennent entendre des orateurs tels que Wilfrid Laurier et Honoré Mercier. Des portraits de Riel apparaissent dans les vitrines des magasins de l'est. La frustration des francophones, au lieu de donner lieu à d'autres manifestations de violence, s'incarnera dorénavant dans le mouvement nationaliste d'Honoré Mercier.

Le maire Beaugrand qui s'est mis à dos toute la population francophone, a toutefois le soutien absolu des puissants milieux d'affaires anglophones. Ces derniers appuient sa réélection et il demeure maire jusqu'en 1887. Une station de métro porte aujourd'hui son nom.





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