L'AFFAIRE LEVINE



Dans leur croisade pour prouver que le Canada est le «meilleur pays du monde», les politiciens fédéralistes devront dorénavant faire abstraction de ce qu'il est convenu d'appeler «l'affaire Levine». En effet, cet événement trouble non seulement par la virulence des propos et l'intolérance des gens d'Ottawa, mais également parce que plusieurs représentants des gouvernements du Canada et de l'Ontario ont choisi d'appuyer le mouvement plutôt que de le dénoncer comme ils se devaient pourtant de le faire.

D'abord, un peu de contexte. Après l'échec serré du référendum de 1995, le gouvernement fédéral déclare la guerre aux séparatistes québécois. Des lois sont mises de l'avant pour rendre difficile ou même illégale la tenue d'un futur référendum et une vaste campagne de propagande pro-canadienne est mise en branle. Drapeaux, publicités de toutes sortes, commandites, télé-séries et j'en passe. L'argent ne compte plus, toutes les dépenses sont justifiées par cette «guerre». Les journaux canadiens anglais sautent à pied joint dans la bataille. Peu à peu, dans l'esprit de plusieurs Canadiens anglais, une conclusion «logique» s'impose. Si le Canada est le meilleur pays du monde, ce qu'on ne cesse de répéter partout, alors le mouvement séparatiste qui vise à le «détruire» ne peut être qu'une abomination qu'il faut combattre par tous les moyens.

LE «SCANDALE» ÉCLATE

C'est donc dans ce contexte qu'éclate l'affaire Levine en pleine capitale canadienne. C'est le journal The Ottawa Citizen qui démarre le bal dans son édition du premier mai 1998. Dans un article intitulé «PQ'S ENVOY TO HEAD HOSPITAL», on peut lire que le conseil d'administration du nouvel hôpital fusionné d'Ottawa envisage d'embaucher David Levine, un Québécois séparatiste, comme nouveau directeur. L'article révèle que Levine a été membre du parti québécois de 1975 à 1981 et qu'il s'est même présenté pour ce parti aux élections de 1979 dans une élection partielle. Bien que les compétences professionnelles de Levine soient indéniables (il a dirigé l'hôpital Notre-Dame de Montréal pendant 5 ans), c'est le passé politique du candidat à la présidence qui intéresse la journaliste. Interrogé à ce sujet, Levine répond tout simplement: «Ni mes affiliations politiques, ni mes opinions politiques n'ont de rôle à jouer ici.»
David Levine


L'article révèle un autre fait troublant. Bien que le comité de sélection ait retenu sa candidature, on peut y lire que Levine a tout de même été questionné au sujet de ses affiliations politiques et avait dû les justifier. Interrogé à ce sujet, un des membres du conseil, déclare qu'un interrogatoire a eu lieu à ce sujet et que le candidat «avait une réponse. C'était, selon lui, le parti politique le plus près de sa conception du monde. Une sorte de parti social-démocrate.» Cela a de quoi scandaliser, puisque s'il avait été libéral, conservateur, alliantiste, néo-démocrate ou même communiste, on n'en aurait pas fait un plat. Dans un pays qui se veut démocratique, tout citoyen est sensé avoir le droit à ses opinions politiques et celles-ci ne devraient regarder personne d'autre que lui. Mais apparemment, ce n'est pas le cas dans le «meilleur pays du monde». Dans cette véritable chasse aux sorcières qui rappelle le maccarthysme aux États-Unis, Levine doit justifier ses opinions politiques pour obtenir un poste dans le secteur parapublic ontarien.

UN HÔPITAL BILINGUE

Il faut également savoir que l'affaire Levine s'inscrit dans le contexte de la lutte des Franco-Ontariens pour obtenir des services publics en français. Le nouvel hôpital d'Ottawa est supposé être bilingue. Or, bien que le Canada se déclare toujours très bilingue, dans les faits, on remarque plutôt qu'un grand nombre de Canadiens anglais sont réfractaires au bilinguisme et qu'ils le tolèrent tant que cela ne les oblige pas à apprendre le français et que cela ne les touche pas directement dans leur vie de tous les jours. Le bilinguisme symbolique, oui. Le bilinguisme pratique, non merci.

Dans l'article du Citizen du premier mai, Levine déclare: «Je crois que la protection de la culture, de la langue et de l'identité d'un peuple est très importante. C'est pourquoi je me suis fortement engagé à garantir à la communauté francophone d'Ottawa un accès en français à tous les services de soins.» Non seulement Levine est-il soupçonné d'être un sympathisant séparatiste, mais en plus, il se déclare l'ami des Franco-Ontariens et les qualifie de «peuple»! Pour un grand nombre d'anglophones, c'est la goutte qui fait déborder le vase.

NON À LEVINE!

Les journaux The Ottawa Citizen et Ottawa Sun ne se contenteront pas simplement de rapporter la nouvelle, ils prennent carrément part au débat et incitent leurs lecteurs à manifester leur désaccord à la nomination de Levine. Le 4 mai, dans l'éditorial du Citizen, on peut lire: «Les liens étroits qu'entretient M. Levine avec un groupe qui a une histoire de mauvais traitement envers les anglophones sont susceptibles d'aggraver une situation déjà difficile.» Seulement dans cette phrase, on retrouve deux mythes persistants chez les Canadiens anglais, mais pourtant totalement faux. Premièrement, que l'anglais pourrait être menacé par une quelconque infiltration du français, même dans la très anglaise Ontario, quelle idiotie. Deuxièmement, que les anglophones du Québec sont maltraités, un infâme mensonge, surtout lorsqu'on considère que ces derniers jouissent de tous les services hospitaliers et éducatifs en anglais. Ce mensonge est rendu encore plus calomnieux lorsqu'il provient d'Ottawa, une ville où les francophones se battent depuis toujours pour obtenir des services dans leur langue et qui rêvent d'être aussi bien traités que les anglo-québécois.

DÉLIT D'OPINION

La tension monte à Ottawa. Les participants des lignes ouvertes sont de plus en plus enragés et la hargne populaire ne fait qu'augmenter. Le 15 mai, le Ottawa Citizen réclame la démission de Levine. On rapporte que des donateurs de l'hôpital menacent de retirer leurs contributions si Levine reste et que des bénévoles cesseront leurs activités. Un médecin important se demande publiquement si Levine agirait dans l'intérêt de l'hôpital dans le cas d'une dispute tarifaire avec le Québec. Dans un autre article, on peut même lire: «Plusieurs citoyens ordinaires croient qu'un séparatiste ne devrait tout simplement pas décrocher un emploi en or dans le bastion fédéraliste d'Ottawa-Carleton.» Voilà qui est dit assez clairement. Selon les citoyens ordinaires du «meilleur pays du monde» qui se veut si démocratique, si civilisé et si tolérant, être ou avoir déjà été un souverainiste représente dorénavant un délit d'opinion qui devrait justifier le renvoi immédiat de tout poste dans l'administration publique.

Dans un autre éditorial, le Citizen va même jusqu'à suggérer que seuls les fédéralistes devraient bénéficier de la protection de la Charte des droits et libertés: «On peut avancer qu'il est injuste de refuser certains emplois à un Canadien pour ses opinions séparatistes, mais cela serait porter l'équité à son extrême.»

LES ÉLUS S'EN MÊLENT


Jim Watson
L'affaire aurait été suffisamment disgracieuse si au moins les élus ontariens ne s'y étaient pas mêlés. Pourtant, c'est exactement ce qui se passe. Le 15 mai, la ministre de la santé de l'Ontario, Elizabeth Witmer, suggère à l'hôpital «d'étudier sérieusement les implications de sa décision.» Le député d'Ottawa-Rideau à l'assemblée législative de Toronto, Gary Guzzo, déclare qu'il a l'intention de protester contre la nomination de Levine. Il va même jusqu'à dire: «J'aimerais m'assurer que le conseil est convaincu que sa loyauté est acquise au Canada et au gouvernement qui lui paie son salaire, non pas au gouvernement dont le but est de briser le pays.» Le député paranoïaque s'inquiète également que Levine pourrait «placer des séparatistes partout dans l'administration». Betty Hill, la conseillère régionale, en rajoute: «Surely to God, ils auraient pu trouver quelqu'un qui n'était pas associer à ce groupe.» Le maire d'Ottawa, Jim Watson, déclare que Levine devrait «se comporter de façon honorable et démissionner.»


Puis le gouvernement canadien se met de la partie. Le 15 mai, Stéphane Dion, un des ministres du gouvernement Chrétien, excuse les débordements en déclarant que l'affaire est «déplorable mais explicable.»

IL EST BEAU, LE PAYS LE PLUS TOLÉRANT DU MONDE

Lise Bissonnette, l'éditorialiste du journal québécois Le Devoir, réplique à Dion dans son éditorial du lendemain: «La crise d'hystérie qui s'accentue dans la région d'Ottawa à l'idée que David Levine, qui a le double tort d'être Québécois et «présumé séparatiste», ait été nommé directeur du grand hôpital de la capitale canadienne, était qualifiée jeudi de «déplorable mais explicable» par nul autre que le ministre canadien des Affaires intergouvernementales, Stéphane Dion. Il «explique» la dérive de ses concitoyens par leur angoisse à la perspective de la sécession du Québec.»
Lise Bissonnette

«Admirons le sous-entendu: M. Levine ne serait donc pas une victime mais bel et bien le fauteur de troubles, puisque ce sont ses opinions qui ont déclenché tout le mal. (…) ainsi les «séparatistes» font-ils désormais figure d'ennemis passionnels plutôt que de simples adversaires politiques. (…) «Déplorable», la crise l'est certainement. Mais M. Dion la déplore si peu, malgré ce qu'il en dit, qu'il a décidé de l'exploiter à fond. Voyez, dit-il aux Québécois, ce qui vous attend si vous persistez dans vos mauvaises pensées. Ce sera laid, méchant, affreux. Autrement dit, il n'y aurait rien de scandaleux à vaincre l'opinion souverainiste par la menace et le chantage. Voila les profondes réflexions, répugnantes, d'un de nos gardiens les plus officiels de la Charte des droits et libertés d'un pays dont la déclaration de Calgary prétend que sa «tolérance» est «sans pareille dans le monde».»

Même le quotidien anglo-montréalais The Gazette, toujours farouchement opposé à tout ce qui ressemble de près ou de loin à du nationalisme québécois, surprend tout le monde en choisissant d'appuyer David Levine. Le 16 mai, on peut y lire en éditorial: «Sommes-nous rendus au point où nous exigeons de connaître l'allégeance politique de chaque personne nommée à un poste de la fonction publique? (…) Les Canadiens de tous horizons politiques devraient être alarmés par le peu de respect qu'accordent les politiciens des plus hauts niveaux à nos garanties constitutionnelles de liberté d'opinion.»

MÉPRIS ET INJURES

Le 19 mai, une assemblée publique est organisée pour permettre aux citoyens d'Ottawa de venir interroger les membres du conseil d'administration de l'hôpital sur les raisons de leur choix. L'assemblée se transforme presque en émeute. Plusieurs membres des organisations extrémistes anti-francophones de la région comme l'Alliance for the Preservation of English Canada et le S.O.S.: Solidarité Outaouais Solidarity sont sur les lieux.

Vincent Marrissal, du journal La Presse, assiste à la scène et la décrit dans ces mots: «Environ 500 personnes, dont la grande majorité âgée de plus de 60 ans, ont passé plus de trois heures à dire - hurler serait le verbe plus approprié - aux dirigeants du mégahôpital d'Ottawa qu'ils ne veulent pas d'un séparatiste à la tête de leurs institutions. (…) «Levine à la morgue!», «Levine est un traître!» ou encore «Mulder must go!» ont-ils scandé toute la soirée en référence au président du conseil d'administration du nouvel hôpital, Nick Mulder. L'émotion, la colère, parfois même l'hystérie se sentaient parmi ces gens (…). Enterrant la voix des rares pro-Levine sous les Ô Canada ou les insultes, la majorité des anti-Levine présents dans la salle ont traité les membres du conseil d'administration de tous les noms (…). Au-delà de M. Levine et de ses futurs patrons, le procès d'intention visait aussi le Québec en général et le gouvernement péquiste, qui «brime» les anglophones. «Au Québec, ils n'engageraient pas l'un des nôtres pour un poste important», a affirmé une dame.»

LES SCEAU D'APPROBATION OFFICIEL


Mike Harris
Le lendemain de cette honteuse manifestation, le premier ministre ontarien Mike Harris fait l'inconcevable. Sur les ondes d'une émission de radio totontoise, il se dit «du côté des gens» qui croient que l'argent des contribuables ne devrait pas servir à l'embauche d'un «separatist». Il dit même qu'il préférerait qu'on embauche un étranger qu'un Québécois séparatiste. La déclaration laisse les commentateurs québécois bouche bée. Au diable les libertés d'expression et d'association, le premier ministre de l'Ontario vient de déclarer qu'une personne n'a pas sa place dans la fonction publique ontarienne si elle est souverainiste. Incroyable, mais pourtant vrai.


C'est après que la situation soit dénoncée par le premier ministre du Québec, Lucien Bouchard, ainsi que son ministre des finances, Bernard Landry, que Jean Chrétien se décide finalement à réagir. Plutôt que d'être la voix de la raison, le premier ministre du Canada s'en prend au gouvernement du Québec. Il déclare que le gouvernement péquiste n'a de leçons à donner à personne en matière de respect des opinions politiques d'autrui. Pour appuyer son propos, il évoque la démission Jean-Louis Roux comme lieutenant-gouverneur du Québec. Rappelons-nous que Roux avait dû démissionner de son poste quelques années auparavant lorsqu'une photo sur laquelle il portait une croix gammée avait été rendue publique. Pour Chrétien, souverainiste serait donc synonyme de nazi? Loin de calmer la controverse, il choisit d'apporter de l'eau au moulin de la calomnie et des mensonges. C'est une déclaration ahurissante, surtout lorsqu'elle provient du premier ministre du Canada, mais elle n'a rien de surprenant lorsqu'on sait que Chrétien a dédié toute sa carrière à dépeindre les souverainistes et les nationalistes québécois comme des abominations qu'il fallait craindre. L'intolérance est politiquement acceptable au Canada anglais, tant qu'elle est dirigée contre les «separatists».
Jean Chrétien


EN CONCLUSION?

En fin de compte et malgré des pressions considérables, le conseil d'administration décide de maintenir David Levine en poste. Toutefois, le 21 mai, Mulder se sent obligé de s'excuser alors qu'il n'a pourtant absolument rien à se reprocher: «La nomination de M. Levine a soulevé chez certains membres de notre collectivité des réactions que nous n'avions pas totalement prévues. Nous nous excusons auprès de la collectivité d'avoir avivé par inadvertance des blessures sur la délicate question de l'unité canadienne.»

Mais la controverse ne s'arrête pas là. Le premier juin, lors de la réunion régulière du conseil d'administration, environ 250 manifestants se présentent avec leurs pancartes et leurs drapeaux canadiens. «Les séparatistes sont des traîtres», «Embauchez de vrais Ontariens», «Gardez le Civic anglophone», pouvait-on lire sur les affiches. Les manifestants enragés prennent la parole tour à tour. «Nous sommes fatigués qu'on nous pousse le français dans la gorge de force et nous sommes fatigués des séparatistes» déclare une dame, sous les applaudissements de la salle. Lorsque des membres francophones du conseil prennent la parole dans leur langue maternelle, ils soulèvent la fureur. «In English, please! C'est une réunion en anglais et c'est une région anglaise!» ont crié plusieurs personnes, tout en refusant les écouteurs qui leur auraient fourni une traduction simultanée. «Bâtards (Bastards)! Parlez anglais, et si ça ne vous plaît pas, retournez au Québec! Voilà ce qui arrivera si nous ne faisons rien, ils vont s'imposer à nous!»

L'intimidation se poursuit pendant des semaines. Certains vont même faire du piquetage pendant plusieurs jours devant le commerce d'une des membres du conseil d'administration de l'hôpital. Le Ottawa Citizen est toujours au cœur de la tempête et ne manque jamais de donner les heures des futures manifestations de harcèlement et les adresses des personnes ciblées.

Serait-ce là la face cachée du Canada, le pays qui prétend être fondé sur les principes de la tolérance, de la liberté et de la démocratie?



Pour plus d'informations sur l'affaire Levine, consultez cet excellent ouvrage qui est la source principale de cette page:

LESTER, Normand, LE LIVRE NOIR DU CANADA ANGLAIS 3, Les Intouchables, Montréal, 2003.




Mordecai Richler et la propagande anti-québécoise

Propos haineux anti-québécois (citations)

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