TERRORISTES ISLAMIQUES
AU QUÉBEC!




Montréal, lieu important dans un vaste réseau de terrorisme international? Aussi invraisemblable que cela puisse paraître, c'est pourtant la vérité. Le journaliste André Noël en a surpris plus d'un avec sa série d'articles qui fit la lumière sur la "connexion montréalaise" du réseau islamique terroriste. Voici les grandes lignes de son excellente enquête qui constitue désormais un chapitre bien peu reluisant de notre histoire. Chapitre qui mérite néanmoins d'être raconté.

FATEH KAMEL

Né le 14 mars 1960 dans les faubourgs d'Alger, Fateh Kamel a immigré au Canada en 1987. Il s'est marié avec une Gaspésienne. Il a ouvert un commerce à Montréal, boulevard Saint-Laurent. Il a habité Outremont, avant de déménager en banlieue de Montréal. Au printemps de 1996, sa femme mettait un garçon au monde, un événement qui allait remplir son père de fierté. Un avocat montréalais qui l'a connu à l'époque confirme que Kamel n'avait vraiment pas le profil d'un terroriste, mais plutôt celui d'un homme d'affaires respectable.

Pourtant, Kamel vivait une double vie. Il a été le premier Montréalais à profiter d'un entraînement militaire dans les camps d'Oussama ben Laden, en Afghanistan, au début des années 1990. Il voyageait sans arrêt pour organiser des attentats, mobiliser et faire fuir des combattants. Montréal lui servait de base de repli.

Selon des documents judiciaires français, il participait au plus haut niveau à la coordination des réseaux de soutien au GIA, le Groupe Islamique Armé, fondé en Algérie et responsable de dizaines d'attentats meurtriers dans ce pays, en France et ailleurs. Parmi ses contacts: Abou Zoubeida, responsable du recrutement dans les camps afghans d'Oussama ben Laden. Au début des années 1990, Kamel participe à la création du bataillon des moudjahidines en Bosnie. Il prend lui-même les armes, se battant coude à coude avec plusieurs compagnons. photo CNN
Oussama ben Laden


MOHAMED OMARY

Son ami le plus proche, Mohamed Omary, habite également à Montréal. Tout comme lui, il se rend en Bosnie. Né au Maroc, Omary est arrivé au Québec en 1984, à l'âge de 17 ans. Il a étudié à l'École des Hautes études commerciales et à l'École polytechnique. Âgé de 35 ans, il mène une petite vie tranquille dans le Plateau Mont-Royal, avec sa femme et ses enfants (dont un s'appelle Oussama). Il suit des cours chez Microsoft.

On trouve la trace des deux hommes en septembre 1994, à la frontière autrichienne. Ils sont contrôlés par les douaniers en même temps. Omary vient d'être expulsé de Croatie alors que Kamel est muni d'un passeport canadien et d'une carte d'identité du Haut Commissariat aux réfugiés des Nations Unies à Sarajevo (Bosnie), au titre d'assistant directeur pour le compte de "Save Bosnia Now", une des nombreuses ONG associées à Oussama ben Laden. Plus tard, on revoit les deux compagnons à Zenica, en Bosnie centrale. Les forces serbes, installées sur le mont Vlasic, sont bien placées pour bombarder la ville. Manque de chance, Kamel est blessé au pied par un éclat d'obus. Il est soigné à l'hôpital. C'est là même que travaille un autre de ses amis, Abdallah Ouzghar, alors âgé de 31 ans.

ABDALLAH OUZGHAR

Ouzghar est né au Maroc. Il est arrivé au Canada en 1990 et a obtenu sa citoyenneté en 1995. Il a habité à Montréal. Technicien en informatique, il allait déménager à Hamilton en 1999: c'est là que la GRC l'a arrêté, en octobre 2001. Il est ensuite détenu à Toronto: la France, qui l'a condamné à cinq ans de prison, réclame son extradition.

ZENICA

Fateh Kamel a beaucoup d'autres relations à Zenica, alors haut lieu de l'islamisme radical. Notamment Saïd Atmani, né au Maroc en 1966. À l'instar de Kamel, Atmani a profité d'un entraînement militaire dans un camp de ben Laden en Afghanistan. Après s'être battu dans la région de Zenica, il traverse l'océan Atlantique comme passager clandestin et débarque à Halifax, en 1995. Il s'installe à Montréal. Hamid Aich suivra un parcours semblable: après s'être battu en Afghanistan et en Bosnie, il arrive à Montréal la même année.

Mais surtout, on retrouve à l'hôpital de Zenica un dénommé Christophe Caze, un Français de 26 ans, qui a complété sa cinquième année de médecine. Caze, originaire de Roubaix dans le nord de la France, se rend d'abord en Bosnie pour des raisons humanitaires, puis il se convertit à l'Islam. Il devient complètement fanatique. Quand il est à Zenica, il s'amuse à jouer au football avec les têtes des Serbes qu'il a coupées à l'hôpital. Lorsqu'il séjourne en France, il n'a de cesse de convaincre ses amis de partir faire le jihad en Bosnie.

LA PAIX EN BOSNIE ET L'EXPULSION

En novembre 1995, les accords de Dayton sont signés. L'indépendance de la Bosnie est reconnue. Le gouvernement bosniaque demande aux "volontaires étrangers" du bataillon des moudjahidines de quitter le pays, pour laisser la place aux militaires américains, canadiens et européens. Le chef militaire du bataillon s'en plaint ouvertement: "Même nous, les moudjahidines, venus pour aider le peuple bosniaque contre leurs agresseurs, on nous considère comme des terroristes", déplore Abou El Maali dans le journal L'appel du Jihad.

Du jour au lendemain, les combattants se trouvent sans cause. Fateh Kamel, adjoint de El Maali, les incite à préparer des attentats terroristes, notamment en France. Pour aider les moudjahidines à se déplacer -et à fuir après les attentats- Kamel met sur pied un réseau de trafic de faux documents. Or, le Canada est un endroit de choix pour se procurer des papiers d'identité. Son compagnon Saïd Atmani, qui à la même époque débarque à Halifax, s'installe à Montréal et devient son bras droit dans cette opération.

De leur côté, Christophe Caze et Lionel Dumont forment, avec des camarades d'origine nord-africaine, une bande extrêmement violente: le gang de Roubaix. En cas de pépin, ils savent qu'ils pourront compter sur le réseau de Fateh Kamel pour disparaître dans la nature.

À L'ATTAQUE!

Le groupe de Roubaix passe à l'attaque. Ses membres entreprennent de réunir des fonds pour la "cause", les armes de guerre à la main. Vols de voitures, vols à main armée dans des magasins, assassinat de policiers et de civils de sang froid, voitures piégées, etc. Caze planifie ensuite un attentat contre la réunion des ministres des Finances du G-7, qui doit se tenir à Lille, une grande ville du nord de la France.

Après une longue enquête et une filature, les policiers ont une bonne idée de l'adresse d'un des membres du groupe. Le 29 mars 1996, les hommes du Raid, l'unité d'élite de la police, passent à l'action. Les policiers font sauter la porte, les terroristes ripostent à coups de Kalachnikov et d'armes automatiques. Le feu se déclare et finalement, la maison s'écroule sur ses occupants.

Les autres membres du groupe de Roubaix, logés dans d'autres lieux, prennent la fuite. Alertés, les gendarmes belges procèdent à un contrôle routier. Ils arrêtent une Peugeot 305. Les deux occupants ouvrent le feu. Les policiers ripostent. Ils tuent le passager: il s'agit de Christophe Caze. Son complice s'enfuit à pied et entre dans la villa cossue d'un dentiste. Là, il prend en otages deux femmes. Blessé, il finit par se rendre.
photo: La Voix du Nord
On évacue les corps du repaire terroriste de Roubaix, le 29 mars 1996. (Photo La Voix du Nord)


LA FOUILLE

La fouille de la Peugeot 305 amène la découverte d'un impressionnant arsenal, composé en partie d'armes yougoslaves, et même d'armes antichars. Mais c'est la fouille du cadavre de Christophe Caze qui se révèle la plus intéressante. Le leader du "groupe de Roubaix" avait avec lui un agenda électronique. Et dans cet agenda figure un numéro de téléphone de Montréal avec la mention "FATEH-CAN". La GRC découvre rapidement que le numéro de téléphone est celui de Mohamed Omary. Ce dernier assure qu'il n'a pas connu Christophe Caze. Mais comme il était bon ami de Fateh Kamel, la police conclut qu'on pouvait rejoindre le fameux "FATEH-CAN" en passant par lui.

Les policiers français ouvrent un dossier sur le "gang de Roubaix". Le groupe est composé de neuf hommes. Quatre sont morts lors de l'assaut, Caze est décédé en Belgique et son compagnon de fuite est détenu par la police belge. Trois autres sont en fuite: Lionel Dumont, Mouloud Bouguelane et Hocine Bendaoui. C'est justement leur fuite qui révélera l'importance de la cellule montréalaise de Fateh Kamel.

LA FUITE

Bendaoui prend le train vers la banlieue de Paris avec les deux autres fuyards. Au bout de trois jours, il revient à Roubaix et loge chez un complice. Un ami, qu'il a connu pendant son pèlerinage de La Mecque, vient le rejoindre. Il s'appelle Laïfa Khabou et a 25 ans. Il connaît le réseau du Canadien Fateh Kamel et sait comment organiser la fuite.

Khabou propose à Bendaoui de partir en Turquie avec un autre complice, Seddick Benbahlouli, 25 ans. Les trois jeunes hommes quittent la France, franchissent sans encombre la frontière italienne et s'arrêtent à Bologne, où le réseau de Kamel a une antenne. Ils arrivent à Istanbul un mois plus tard. Ils sont alors hébergés par des membres du parti islamique turc El Refah.

Pendant leur séjour à Istanbul, Khabou explique à Bendaoui qu'il se livre depuis un certain temps à un trafic international de faux passeports. La procédure est la suivante: il récupère des photographies d'identité en Turquie, se rend au Canada pour prendre possession de passeports, revient en Belgique où un faussaire turc appose les photos sur les passeports et, enfin, les rapporte en Turquie. Khabou s'est rendu trois fois à Montréal seulement pendant les trois premiers mois de 1996. Chaque fois, il avait pris possession de passeports au Canada et les avait rapportés à ses commanditaires présents à Istanbul, en passant par Paris et Bruxelles. Bendaoui accepte avec enthousiasme de participer au trafic.

Quatre jours après l'attentat contre le président turc, le 18 mai 1996, Bendaoui quitte la Turquie et s'installe en Belgique. Il fait tous ses téléphones depuis une boutique à Bruxelles. Khabou, lui, fait la navette entre Bruxelles et Istanbul. Il prépare son périple au Canada. L'analyse des communications téléphoniques permettra d'établir une frénésie d'appels, entre mai et juillet 1996, entre Istanbul, la boutique de Bruxelles et des appartements situés à Montréal. Ainsi, les complices d'Istanbul téléphonent à cinq reprises à Abdallah Ouzghar, qui habitait alors à Montréal. On appelle aussi un numéro à Outremont, dont le titulaire est Nathalie Boivin, la conjointe gaspésienne de Fateh Kamel, le chef du réseau de faux papiers. Mais surtout, la police retrace 20 appels vers un appartement de l'île de Montréal, à Anjou. C'est là qu'est basée la tête du réseau de Kamel. Tous ces appels ont comme but de préparer l'arrivée de Laïfa Khabou à Montréal.

KHABOU À MONTRÉAL

Khabou, basé à Bruxelles chez Hocine Bendaoui, se voit proposer une somme de 2000$ pour aller chercher quatre passeports à Montréal, tous frais payés, et les rapporter à Istanbul. Khabou fait savoir à ses contacts de Montréal la date et l'heure de son arrivée, ainsi que sa tenue vestimentaire au cas où un inconnu vient le chercher à l'aéroport. Le 25 juin, il prend l'avion à Bruxelles et se pose à Mirabel. Un homme attend Khabou à l'aéroport. Il semble que ce soit Fateh Kamel lui-même. Il l'amène à Anjou, en banlieue de Montréal. Il s'agit d'un véritable nid de terroristes, le coeur du principal réseau islamiste que le Canada ait jamais abrité. L'immeuble de briques de trois étages est anonyme à souhait.

Le principal occupant du logement est Saïd Atmani, surnommé Karim. Ses qualités de faussaire sont reconnues au sein du GIA, le Groupe Islamiste Armé algérien. Comme Fateh Kamel, il s'est entraîné en Afghanistan et s'est battu en Bosnie. Après la signature des accords de Dayton, Atmani s'est embarqué comme passager clandestin sur un cargo et a débarqué dans le port de Halifax le 26 septembre 1995. Il a omis de se présenter aux services de l'Immigration, comme l'exige la loi. Plusieurs semaines plus tard, il a déposé une demande de statut de réfugié, qui lui a été refusé. Un avis de déportation lui a été signifié avant Noël. Mais, pour des raisons inconnues, il n'a pas été déporté. Ça ne sera pas là la seule manifestation de laxisme des autorités canadiennes.

Le deuxième occupant de l'appartement est Ahmed Ressam. Cet homme deviendra connu dans le monde entier quelques jours avant l'arrivée de l'an 2000, lorsqu'il sera arrêté à la frontière entre la Colombie-Britannique et l'État de Washington au volant d'une voiture bourrée d'explosifs. Ressam est arrivé à Montréal sous une fausse identité. Lui aussi a fait une demande d'asile politique; à lui aussi on l'a refusée. Lui non plus n'était pas déporté.

Le troisième occupant de l'appartement est Mustapha Labsi. Son histoire est identique: la Commission a rejeté sa demande d'asile; mais il reste au Canada sans problème.

Laïfa Khabou reste une dizaine de jours. L'ambiance est à la fête dans le petit appartement. Le 3 juillet 1996, on célèbre son 25e anniversaire. L'appareil photo crépite. Au bout de neuf jours, le même individu qui a accueilli Khabou à Mirabel -fort probablement Fateh Kamel- lui apporte trois passeports (plutôt que les quatre prévus) et le reconduit à l'aéroport. Khabou repart alors à Bruxelles et passe trois jours au domicile de Bendaoui. Puis il reprend l'avion vers Istanbul pour livrer les passeports. L'un d'eux atterrit dans les mains de Khalid Choukram Mufti-Sada (alias Abou Younes), soupçonné d'avoir trempé dans la tentative d'assassinat du président turc.

BENDAOUI ET KHABOU CAPTURÉS

Le 31 juillet 1996, la police française marque un grand coup: elle arrête Bendaoui et son complice Khabou. Les deux jeunes hommes ignorent qu'ils sont pistés par la police antiterroriste. Ils se font cueillir comme des fleurs au domicile des parents de Bendaoui. Les interrogatoires commencent. Ils sont serrés. Bendaoui craque. Il raconte toute son histoire, son pèlerinage à la Mecque, ses combats en Bosnie, son recrutement dans le gang de Roubaix, les attaques et les meurtres, sa fuite en Italie et en Turquie, sa participation au trafic de faux papiers. La police trouve 100000 francs belges (3500$) sur lui: cet argent lui a été confié par Khabou, à titre de commission pour sa participation au trafic de documents. Mais surtout: un numéro de téléphone canadien codé, sous l'annotation "CAMEL", et correspondant aux coordonnées de Fateh Kamel à Outremont.

Les policiers se tournent ensuite vers Khabou. Lui aussi a les coordonnées de Kamel dans son carnet d'adresses, sous l'annotation "CAEM". Il a également le numéro de téléphone de Saïd Atmani à Anjou, en banlieue de Montréal, sous la note "Karim". Khabou craque à son tour. Il explique que "Karim" vit avec "Ahmed", c'est-à-dire Ahmed Ressam. Il en connaît long sur le trafic de faux documents: la police en apprend beaucoup.

Le soir même de l'arrestation, un complice chez qui Bendaoui et Khabou s'étaient retrouvés après l'assaut sanglant à Roubaix, le 29 mars 1996, téléphone à l'appartement d'Anjou. Il informe Ahmed Ressam et son colocataire Mustapha Labsi de l'arrestation de leurs deux camarades.

MISE EN BRANLE D'UNE OPÉRATION INTERNATIONALE

Le Service canadien du renseignement de sécurité est alerté. Ses agents suivent les allées et venues des membres du réseau identifiés par l'équipe du juge antiterroriste français Jean-Louis Bruguière. Les résultats concrets sont nuls. Fateh Kamel et les membres de son réseau continueront à se procurer des faux papiers, à voyager et même à voler sans être inquiétés. La police turque, elle, passe tout de suite à l'action. Le 2 août, soit deux jours après l'arrestation de Bendaoui et de Khabou en France, elle interpelle six hommes à Istanbul, tous des anciens combattants des milices musulmanes bosniaques en attente d'exfiltration du territoire turc. Les photos apposées sur leurs passeports s'avèrent identiques à celles qui ont été saisies par les policiers français sur la personne d'Hocine Bendaoui.

KAMEL EN ITALIE

Les services italiens, eux, s'intéressent à l'Institut culturel islamique (ICI) de Milan. Dans le passé, ils avaient constaté que ce soi-disant institut était en réalité une simple façade pour dissimuler un support logistique permettant les déplacements des membres de diverses organisations islamistes. Ils avaient déjà mis ses lignes téléphoniques sur écoute et appris que Fateh Kamel jouait un rôle crucial dans le bataillon des moudjahidines de Bosnie: une conversation attestait de sa présence à l'ICI en 1995. Les Italiens croyaient que cette activité avait cessé avec les accords de Dayton. Alertés par les Français et les Belges, ils rouvrent le dossier. Ils installent une micro-caméra en face de l'appartement d'un des membres de l'ICI. Le dispositif permet d'enregistrer les conversations tenues à l'intérieur même de l'appartement.

Surprise! Fateh Kamel lui-même va y habiter du 6 au 10 août 1996 avec deux comparses. Au cours des conversations, il parle de sa femme Nathalie Boivin restée seule au Canada, de leur fils de quatre mois et demi, de ses nombreux voyages, etc. Les trois hommes évoquent très librement la recherche de faux papiers. Kamel se renseigne sur les possibilités d'obtenir des faux papiers italiens, tout en vantant les avantages d'une filière canadienne de faux documents. Il affirme qu'il peut se procurer des passeports pour 3000$ sur le marché noir à Montréal.

"DE QUOI AS-TU PEUR?"

Les conversations les plus intéressantes portent sur la préparation d'attentats. Kamel demande à un complice s'il a fait le nécessaire pour "la poudre" (manifestement des explosifs). L'autre répond que non. Kamel ironise: "De quoi tu as peur? Que tout explose chez toi? Dis-moi au moins si Mahmoud a pris la bouteille de gaz." Dans une autre conversation, son interlocuteur déclare: "Je n'ai pas honte de le dire, j'ai trop peur." Suit une discussion sur la meilleure façon d'envoyer les explosifs en France. Il est aussi question d'envoi de "chaussures", un mot qui signifie "armes de poing" dans le langage codé des islamistes. Le propriétaire du domicile critique Kamel pour son insouciance: il vient chez lui armé. Celui-ci n'en a cure. Par ailleurs, Kamel apparaît très bien renseigné sur l'assassinat d'un préfet en Algérie et sur le lieu de fuite de ses auteurs.

PERQUISITIONS ITALIENNES

Les Italiens perquisitionnent au logement où avait résidé Kamel. Les policiers multiplient les perquisitions à Milan, à Turin et à Naples, entre autres villes. Ils arrêtent les hôtes de Kamel à Milan, ainsi qu'un visiteur fréquent. Dans son carnet d'adresses figure un numéro au Pakistan correspondant à un téléphone cellulaire utilisé par l'Algérien Mohammad Adnani, ancien soldat en Afghanistan. Cet Adnani est membre du groupe terroriste égyptien "Gama'at Islamiyya" qui a organisé l'attentat du World Trade Center en 1993. Adnani est réfugié politique au Canada depuis 1995. Le carnet d'adresses du visiteur comporte plusieurs autres numéros de téléphone de Montréal.

LE CANADA NE FAIT ABSOLUMENT RIEN

Les Italiens estiment que Fateh Kamel joue un rôle déterminant dans la coordination des réseaux européens de soutien au GIA. Le Service canadien du renseignement de sécurité (SCRS) est mis au courant. La section antiterroriste du parquet de Paris informe également le SCRS de ce qu'elle sait. Mais, a expliqué une source à La Presse, le rôle du SCRS est, comme son nom l'indique, de recueillir des renseignements et non d'arrêter les terroristes: "Au contraire, a ajouté cette source, il peut être tentant de laisser courir les terroristes pour continuer d'obtenir des renseignements."

KAMEL POURSUIT SES OPÉRATIONS CRIMINELLES

Le 12 septembre suivant, Kamel se trouve dans une camionnette avec trois compagnons, dans le stationnement d'une clinique médicale à Montréal. Une Buick flambant neuve, conduite par une sexagénaire, passe devant leurs yeux. Kamel embraye et la tamponne. Elvira Hood, 62 ans, stoppe sa voiture. C'est exactement ce que voulait Kamel. Il rassure la dame et lui explique qu'il tient à s'acquitter de ses responsabilités de bon citoyen: il veut remplir un constat à l'amiable. Quelques minutes après "l'accident", les trois compagnons de Kamel s'engouffrent à leur tour dans la Buick et prennent place sur le siège arrière. Un des types l'invite, en anglais, à se calmer. Il quitte la voiture en emportant le sac à main qui se trouvait sur le plancher, à l'arrière. D'ailleurs, il prévient la victime de son geste. "Avant de partir, il m'a averti qu'il prendrait mon argent", a précisé Mme Hood au tribunal. Le sac à main contenait environ 350$ et une carte de crédit.

Feignant l'ignorance, Kamel demande aux deux autres d'aller chercher les documents d'assurance dans la camionnette. En attendant, il remplit le constat d'accident. Bien sûr, il écrit tout, sauf son identité et ses coordonnées. Mme Hood sait maintenant qu'elle est victime d'un traquenard. L'oeil vif, elle voit le nom de Kamel sur le permis de conduire international qu'il a extirpé de sa poche, jouant la comédie jusqu'au bout. Au bout d'une dizaine de minutes, ses compagnons ne sont pas revenus avec les documents d'assurance. Kamel sort à son tour de la Buick. Il disparaît.

Elle va porter plainte à la police de la Communauté urbaine de Montréal. Dans son énervement, elle ne se souvient plus à quoi ressemblait le gentil monsieur qui s'est assis à côté d'elle: elle croit qu'il portait des lunettes, et pas de barbe. En vérité, Kamel porte une petite barbe, mais pas de lunettes. Mme Hood oublie aussi de donner le nom qu'elle a vu sur son permis de conduire. Elle s'en souvient seulement quand, cinq jours plus tard, un détective lui montre une photo de Kamel, au milieu de cinq autres prévenus. L'avocat de Kamel utilisera ces contradictions pour obtenir l'acquittement de son client. Kamel lui-même reconnaîtra qu'il était présent dans sa voiture. Mais il niera avoir participé au vol.

LE SCRS RESTE MUET

Non seulement le SCRS s'oppose-t-il farouchement au dépôt des photos de Kamel et des cinq autres "barbus" qu'il a fournies au Service de police de la Communauté urbaine de Montréal (SPCUM), mais aucun agent ne vient expliquer au tribunal qui est véritablement Kamel. Le SCRS a pourtant déjà une bonne idée du fonctionnement du réseau. L'activité principale de celui-ci consiste à multiplier les vols d'argent, de cartes de crédit et de passeports, et à trafiquer les documents d'identité, tout cela pour soutenir le jihad. C'est d'ailleurs l'accumulation de tous ces crimes qui avait incité les agents du SCRS à dénoncer Kamel aux détectives du SPCUM, en les pressant de ne jamais divulguer à qui que ce soit d'où venait le précieux tuyau. Lors de filatures, ils avaient vu Kamel et son gang s'en prendre à cinq ou six automobilistes pour les voler. Ils opéraient surtout dans Mont-Royal, leurs cibles favorites étant des femmes riches roulant en Jaguar et en Mercedes.

Mais cela, le juge John D'Arcy Asselin l'ignore. Sa décision en est une à la Salomon: "C'est clair que l'accusé était présent sur les lieux, mais il est clair aussi que ce n'est pas lui qui a volé", conclut-il.

KAMEL EN CAVALE

Après sa rencontre avec Mme Hood, Kamel s'envole à nouveau. Il fait escale en Suisse, en Allemagne, en Italie, puis se rend en Bosnie et en Turquie. Le 18 novembre, il rencontre un dénommé Mokhtar Kaddi à Istanbul. Kaddi est lui aussi citoyen canadien. Il habite également Montréal. Son job n'est pas tant de contribuer au trafic de faux papiers qu'au recel de voitures de luxe volées.

Kaddi fait ce travail avec un dénommé Zouaoui, un autre Algérien demeurant au Québec. On apprendra d'ailleurs que le carnet d'adresses de Kamel comporte les coordonnées de quatre mécaniciens automobiles au Québec. Les documents judiciaires français révèlent en fait que le SCRS connaissait toutes les allées et venues de Kamel dans les moindres détails. L'agence de renseignements savait aussi que Saïd Atmani, son bras droit, dirigeait un groupe de petits voleurs à Montréal pour financer le GIA et le jihad. Fidèle à ses habitudes, le SCRS laisse aller les choses pour mieux espionner.

En France, la section antiterroriste est équipée non seulement pour espionner, mais aussi pour arrêter ses cibles et les traduire devant les tribunaux. Quelques jours avant Noël, elle procède à une rafle et arrête 12 membres du réseau de Kamel. Et à chaque coup, les fouilles et les nouveaux indices la ramène vers le Québec. Un des hommes interpellés, Abdelkrim El Mhadri, a en sa possession une feuille intitulée Immigration Québec et un questionnaire de demande d'établissement au Canada.

UN CAPTIF EN AUSTRALIE

Le 12 mai 1997, les douaniers australiens arrêtent un militant islamiste à Sydney, qui voyage avec un passeport italien volé et trafiqué. En le fouillant, ils découvrent dans ses poches les coordonnées de Saïd Atmani à Montréal. L'information est transmise au juge d'instruction français Jean-Louis Bruguière. Encore une fois, l'enquête pointe dans la même direction: le Québec. Un an plus tôt, un autre terroriste d'origine algérienne avait été interpellé à Taïwan alors qu'il tentait de venir au Canada. Lui aussi voyageait avec un passeport trafiqué, fourni par un complice de Fateh Kamel à Montréal. Kamel, quant à lui, n'est toujours pas inquiété par les autorités. En juillet 1997, il renouvelle son passeport canadien, sans que le SCRS ou la GRC n'interviennent! Il continue en apparence à mener une vie d'homme d'affaires au-dessus de tout soupçon. Même sa femme ignore tout de ses activités. Souvent absent, Kamel compte sur ses acolytes au Canada pour mener les opérations ici. Le plus important est Saïd Atmani.

ATMANI CAPTURÉ

En avril 1998, Atmani quitte Montréal et s'envole vers la Belgique. Après un séjour en Europe, il revient au Canada en passant par les États-Unis, muni d'un faux passeport canadien. La Gendarmerie royale du Canada lance finalement un mandat d'arrêt contre lui le 14 octobre. Le mandat précise qu'il utilise sept identités différentes et qu'il est lui aussi soupçonné d'appartenir au GIA. "L'individu est soupçonné de participer à des activités criminelles au Canada (vols, méfaits et fraudes), ajoute le mandat. Atmani est connu par différents organismes d'application de la loi comme un extrémiste islamiste très violent. Pendant une opération policière à Montréal, il a été intercepté en possession d'une arme blanche." Photothèque La Presse
Atmani (à droite) lors de son accusation au tribunal correctionnel de Paris, le 27 septembre 2001.
(Photothèque La Presse)


Deux semaines plus tard, Atmani est arrêté en Ontario, avec deux autres complices. Il transporte des cartes de crédit volées à des touristes britanniques et taïwanais. Les autorités canadiennes savent que le juge d'instruction français Jean-Louis Bruguière brûle de lui parler. Elles ont des preuves accablantes contre lui. Mais plutôt que de le poursuivre en justice et de le détenir, elles l'expulsent... en Bosnie. Un pays passablement désorganisé où Atmani, officiellement citoyen bosniaque, pourra se fondre dans la nature. Le principal intéressé ignore cependant que le juge d'instruction français Jean-Louis Bruguière continue de l'avoir à l'oeil.

KAMEL ENFIN CAPTURÉ

En avril 1999, Fateh Kamel, le chef du réseau de Montréal spécialisé dans le trafic de faux papiers pour terroristes, se trouve en Jordanie. Le juge d'instruction français Jean-Louis Bruguière est mis au courant. Voilà deux ans qu'il veut le coffrer. À sa demande, la police jordanienne l'arrête.

Un autre homme est arrêté avec Kamel. Il s'agit de Noureddine Saidi, qui vivait également à Montréal et qui voyageait avec lui. Dès l'arrestation, des membres de l'escouade antiterroriste française s'envolent vers la Jordanie pour interroger Kamel. Contre toute attente, ce dernier parle. Mais il retient beaucoup d'informations. Néanmoins, le juge Bruguière estime qu'il en a assez pour faire une demande officielle d'entraide judiciaire internationale au Canada. Celle-ci est signifiée le 19 avril et atterrit sur le bureau de Me Claude Le François, au ministère de la Justice à Ottawa.

Un mois plus tard, Kamel est extradé de la Jordanie vers la France et incarcéré à Paris. Au cours d'une perquisition dans sa cellule, les gardiens découvrent son carnet d'adresses, qui contient les coordonnées de plusieurs terroristes résidant à Montréal et des numéros de téléphone en Thaïlande. Le carnet contient aussi les coordonnées, à Montréal, de Mokhtar Kaddi, ce type qui est né dans le même quartier que lui en Algérie et qui se spécialise dans le vol et le recel de voitures de luxe. Kaddi sera arrêté à Marseille le 29 avril 2000 pour trafic international de voitures de luxe volées. Il devient évident que Kamel jouait un rôle très important pour l'organisation d'Oussama ben Laden et ses groupes affiliés en animant un réseau de trafic de faux documents pour les terroristes islamistes de Montréal.

BRUGUIÈRE À MONTRÉAL

Le juge Bruguière veut éliminer ce réseau. Il ne lui suffit pas d'avoir le chef. Il veut aussi faire coffrer ses complices. Pour cela, il a besoin de la collaboration du gouvernement canadien. Il demande de l'aide et attend la réponse, qui viendra six mois plus tard. Bruguière débarque à Montréal en octobre 1999 avec ses collègues: le juge d'instruction Ricard, le lieutenant de police Gimenez (de la Direction de la surveillance du territoire) et les commandants de police Cheicheil (DST) et Payebien (de la Division nationale antiterroriste de Paris). Ils iront de surprise en surprise.

Les enquêteurs français aimeraient bien rencontrer Ressam, membre du réseau de Kamel... mais les agents de la Gendarmerie royale du Canada ne savent pas où il se trouve. Bruguière s'intéresse aussi à un certain Gilles Breault. Depuis novembre 1997, ce dernier lui a envoyé plusieurs lettres de menaces à Paris en se faisant passer pour un islamiste radical, du nom de Youssef Mouammar. Breault est en fait un informateur du SCRS. Bruguière ne réussira pas à le voir.

Après plusieurs arrestations et perquisitions fructueuses, le juge Bruguière demande aux autorités judiciaires canadiennes de faire témoigner plusieurs personnes relativement à ses recherches sur le réseau de Kamel. Le premier témoin est Mohamed Omary. La juge de la Cour supérieure prévient alors Omary... que rien ne l'oblige à parler! Omary se lève, se présente à la barre et déclare, tout naturellement: "Je n'ai rien à dire." Puis il quitte la salle d'audience et le palais de justice. Bruguière et son collègue, Jean-François Ricard, n'en croient pas leurs yeux et leurs oreilles. Ceux qui assistaient à l'audience avaient envie de leur dire: "Bienvenue au Canada!" se rappelle un témoin.

En France, les juges antiterroristes peuvent retenir un suspect pendant 96 heures d'affilée pour l'interroger. Le suspect n'a pas le droit de contacter son avocat avant un délai de 24 heures. Il est obligé de parler, sans quoi il reste tout simplement détenu.
Photo La Presse
Le juge Jean-Louis Bruguière


À l'automne 1999, le juge Bruguière et les membres de son équipe antiterroriste quittent Montréal sans avoir réussi à rencontrer Ahmed Ressam. Ce dernier prépare activement son attentat. Il veut faire sauter sa bombe à l'aéroport international de Los Angeles, pendant les célébrations du passage à l'an 2000.

AHMED RESSAM

En 1996, Ahmed Ressam partage un appartement avec Atmani en banlieue de Montréal. Le SCRS est également sur ses traces... mais avec plus ou moins de succès.

Après avoir été torturé dans les geôles algériennes (selon son témoignage), Ressam quitte son pays par bateau. Il a alors 26 ans. Il rejoint le Maroc, puis l'Espagne. De là, il franchit la frontière française avec un faux passeport marocain. Il se fait arrêter pour son entrée clandestine en France; on lui prend ses empreintes digitales et on l'expulse en Algérie. Mais Ressam réussit à revenir en France. Pris en charge par les réseaux islamistes, il entre en contact avec un faussaire qui lui fabrique un faux extrait d'acte de naissance au nom de Tahar Medjadi. Muni de ce faux document, il obtient un passeport français au même nom. Il achète aussitôt un billet d'avion pour Montréal. Il s'envole sur les ailes d'Air Canada depuis l'aéroport Charles-de-Gaulle de Paris le 20 février 1994. Il sait ce qu'il faut faire en foulant le sol canadien. Il avoue que son passeport est un faux. Il décline sa véritable identité, raconte son histoire de torture et fait une demande de statut de réfugié.

Les agents d'immigration le dirigent vers un centre de détention, puis le laissent aller, contre une promesse de comparaître devant la Commission de l'immigration et du statut de réfugié. Aucune vérification n'est faite en Algérie ni en France. Ressam n'est pas à court de ressources. À peine arrivé ici, il fait une demande d'aide sociale. Les journalistes et les avocats américains ont écarquillé leurs yeux, lors de son procès pour terrorisme en mars dernier à Los Angeles, en écoutant le témoignage de Claude Rondina, enquêteur du bureau d'aide sociale à la Ville de Montréal. "Obtenir de l'aide sociale est un processus très simple, a dit l'enquêteur au tribunal. Quand une personne se présente, elle montre une carte d'identité et une adresse. Deux ou trois semaines plus tard, elle obtient un chèque."

Selon M. Rondina, Ressam touchera des prestations pendant plus de trois ans: le montant aurait d'abord été de 334$ par mois, puis aurait atteint 500$ par mois, pour un total proche de 20000$.

La Commission du statut de réfugié finit par le convoquer... un an après son arrivée. Distrait comme d'habitude, Ressam oublie de se présenter à l'audience fixée pour le 7 avril 1995. Une seconde chance lui est donnée. À cette deuxième audience, Ressam s'excuse comme un adolescent: il explique qu'il s'était simplement trompé de date. Le commissaire déclare que cette absence équivaut à un désistement et refuse de lui accorder le statut de réfugié. Ressam reçoit l'ordre de quitter le pays. Comme il n'obtempère pas, il est arrêté au mois d'août. Mais plutôt que de le détenir ou de l'expulser, les autorités lui accordent la permission de rester au Canada en attendant que son appel soit entendu en Cour fédérale.

Le 9 février, le juge Yvon Pinard, de la Cour fédérale, maintient le refus de la Commission de lui délivrer un statut de réfugié. Les conséquences de cette décision sont à peu près nulles. Ressam n'est pas expulsé. Personne ne l'embête. Il vaque à ses occupations comme si de rien n'était. En 1996, il déménage avenue de la Malicorne, en compagnie de Saïd Atmani et de Mustapha Labsi. Dans cet appartement, il côtoie le chef du réseau de faux papiers Fateh Kamel. Il y reçoit des appels téléphoniques de Turquie, de France, de Belgique et d'ailleurs. Photo La Presse
Ahmed Ressam


C'est à cette époque que le Service canadien du renseignement de sécurité (SCRS), alerté par le juge d'instruction français Jean-Louis Bruguière, commence à s'intéresser à lui. Cette "surveillance" ne l'empêche pas de commettre une multitude de délits. Selon les aveux qu'il a faits cet été à New York dans le procès de son complice Mokhtar Haouari, il a fait entre 30 et 40 vols en quatre ans!

LES VOLS DE RESSAM

Ahmed Ressam commet son premier vol (du moins connu) six mois après son arrivée au Québec. Son ami Mustapha Labsi, un tout petit homme de 24 ans, l'accompagne. Les deux amis se baladent dans le magasin Sears, situé au Carrefour Angrignon à LaSalle, en banlieue ouest de Montréal. Ils s'approchent d'une dame de 70 ans et tentent de s'emparer de son porte-monnaie dans son sac à main, mais sans succès. Une agente de sécurité épie leurs gestes. Non sans difficulté, on lui passe les menottes et l'amène au poste de sécurité de Sears. On demande à Labsi de les suivre. On appelle le Service de police de la Communauté urbaine de Montréal. Les deux petits voleurs sont sommés de comparaître à la cour municipale de LaSalle. Photo: Rémi Lemée, La Presse
Le magasin Sears du Carrefour Angrignon, où Ressam a commis son premier vol connu
(Photo: Rémi Lemée, La Presse)


Labsi est condamné. Ressam plaide coupable, mais son avocat demande au juge de lui accorder un sursis de peine. Cette peine très légère évite à Ressam d'avoir un casier judiciaire. Son avocat fait valoir qu'un casier empêcherait peut-être son client d'obtenir son statut de réfugié et de voyager. Le juge acquiesce à la demande et condamne Ressam à verser un don à une oeuvre de charité. Bien sûr, cette "condamnation" montre à Ressam qu'il peut continuer à voler en toute impunité.

Il se transforme en rat d'hôtel. Seul, mais plus souvent avec un complice, il repère les valises des touristes et s'en empare dès qu'il peut. Il se montre friand de passeports, de chèques de voyage, de cartes de crédit. Il est arrêté encore et encore par la police (quatre fois au total), mais les conséquences sont nulles. Au procès d'un autre complice qui s'est tenu à New York à l'été 2001, Ressam a confié que pendant les quatre années qu'il a passées à Montréal, il a travaillé seulement une semaine, à distribuer des dépliants publicitaires. "J'ai vécu grâce au vol et à l'aide sociale", a-t-il candidement admis.

FAUX PAPIERS? UN JEU D'ENFANT!

Lors d'un voyage en Colombie-Britannique, Ressam se fait arrêter une nouvelle fois pour vol. Mais il n'a pas l'intention de se présenter au tribunal. Il entreprend des démarches pour avoir une nouvelle identité. On pourrait croire qu'il n'est pas si simple d'obtenir un passeport, un permis de conduire et des cartes de crédit sous un faux nom. Détrompez-vous: c'est un jeu d'enfant. Même quand vous avez le SCRS aux fesses.

Le 4 février 1998, Ressam obtient donc sans difficulté son passeport canadien. Un mois plus tard, il s'envole vers l'Afghanistan pour s'entraîner dans un camp d'Oussama ben Laden. Le but: préparer un attentat. Le projet d'attentat est tombé à l'eau lorsque Ressam a été arrêté à la frontière américaine, le 14 décembre 1999, au volant d'une voiture bourrée d'explosifs. Condamné et passible d'une réclusion criminelle de 130 ans, il a accepté de se confesser à la justice américaine.

LA CONFESSION DE RESSAM

Ressam racontera plus tard avoir reçu un entraînement en Afghanistan pour manipuler des armes légères, des armes de poing, des petites mitraillettes et un lance-roquette. Il explique que les chefs du camp avaient l'habitude d'acheter les armes et les munitions aux talibans. Il a également reçu un entraînement en fabrication d'explosifs. On lui a également enseigné les techniques de sabotage, ou comment attaquer les infrastructures d'un pays. Il a également reçu un entraînement pour la guérilla urbaine. Il racontait encore que les membres de sa cellule devaient se rencontrer au Canada pour y braquer des banques, puis ramasser l'argent pour un attentat aux États-Unis qui devait avoir lieu avant la fin de 1999. Photo AFP
Des terroristes à l'entraînement dans un camp d'Oussama ben Laden, en Afghanistan. La photo est tirée d'un vidéo tourné le 19 juin 2001 et distribué par Al-Qaeda.


PROJET D'ATTENTAT À LA BOMBE À MONTRÉAL

Toujours selon les aveux faits par Ressam au FBI, Samir Aït Mohamed, un Algérien de Montréal, a discuté avec lui, au printemps 1999, de faire exploser une énorme bombe à Outremont au cours de l'été. Mohamed lui signalait que le dispositif explosif devait être fabriqué "avec les bons ingrédients" et "placé dans un camion-citerne rempli d'essence afin de provoquer l'explosion la plus massive et la plus dommageable possible". Mohamed affirmait que l'intersection de l'avenue Laurier et de l'avenue du Parc était particulièrement intéressante pour placer une bombe, étant donné qu'on observait la présence importante de juifs portant de longs favoris bouclés marchant à cet endroit.

Cette intersection se trouve en fait à Montréal, à un coin de rue d'Outremont, où habitent des centaines de juifs hassidiques, facilement reconnaissables par leur habillement et leur coiffure. Mohamed a aussi suggéré de faire sauter la bombe rue Sainte-Catherine, parce qu'elle est très fréquentée.

LES COMPLICES ARRÊTÉS

Les policiers américains placent sur écoute tous les numéros de téléphone qu'a composés Ressam à partir de son cellulaire, et tous ceux dont il a reçu des appels. Un des numéros de téléphone composés par Ressam est celui d'un appartement de New York. Cette résidence est occupée par le ressortissant algérien Abdel Meskini. La police place la ligne sur écoute. Les enquêteurs constatent que Meskini revient tout juste de Seattle. Soudain, un agent du FBI capte une conversation. C'est Mokhtar Haouari qui téléphone à Meskini de Montréal. Son débit de voix est fébrile: "Change tes numéros de téléphone, de téléavertisseur et de cellulaire. Jette-les. Quitte cet endroit... laisse tout et va-t'en." Photo La Presse
Mokhtar Haouari


Un peu plus tard, un autre enquêteur surprend Meskini en train de jeter des bouts de papier dans une poubelle de Brooklyn. Il les ramasse: ce sont des reçus de tickets d'avion et des relevés bancaires déchirés. Meskini est arrêté. Le 30 décembre, il est amené au quartier général du FBI à New York. Quatre agents l'interrogent pendant 11 heures. Mokhtar Haouari finit lui aussi par être arrêté à Montréal: il est extradé aux États-Unis pour subir son procès. Le 16 janvier 2002, il est condamné à 24 ans de prison.

Les autorités canadiennes n'ont porté aucune accusation contre aucun des membres du réseau de Fateh Kamel et aucun complice d'Ahmed Ressam, relativement à leurs activités terroristes. Les seules arrestations faites au Canada, pour activités terroristes, l'ont été à la demande des gouvernements américain et français.

GILLES BREAULT ET LE SCRS

Doté d'un budget annuel de 196 millions de dollars, et employant près de 2000 agents et fonctionnaires, le SCRS a pourtant le mandat de combattre le terrorisme. Cet organisme fédéral a été créé en 1984 à la suite d'un scandale: des agents de la Gendarmerie royale du Canada avaient commis des gestes illégaux au Québec (attentat raté à la bombe, incendie d'une grange, vol de la liste des membres du Parti québécois).

Pour infiltrer les milieux islamistes terroristes, le SCRS a compté en bonne partie sur un personnage très controversé: Joseph Gilles Breault, alias Youssef Mouammar. Au vu et au su de l'agence fédérale, cet informateur a eu un comportement pour le moins erratique, qui n'était pas sans rappeler les agissements passés d'anciens membres de la GRC. Breault a commis un vol et menacé de faire une attaque au gaz sarin dans le métro de Montréal. Il a aussi envoyé des lettres de menace au juge Bruguière, qui menait l'enquête sur le réseau de Fateh Kamel. Pour protéger son informateur, le SCRS a envoyé les enquêteurs de la GRC et du SPCUM sur de fausses pistes.

L'organisme fédéral a même aidé Breault à se cacher au Motel Universel, près du Stade olympique, pour s'assurer que le juge Bruguière ne pourrait pas le rencontrer pendant son séjour à Montréal, en octobre 1999. Pendant des années, les agents de la GRC et du SPCUM ont perdu un temps précieux à enquêter sur les errements de cet invraisemblable espion, plutôt que de concentrer toutes leurs énergies sur les vrais terroristes. Excédée, la GRC a obligé le SCRS à dépêcher deux agents à Paris au début de 1999 pour expliquer eux-mêmes au juge Bruguière qui était réellement "Youssef Mouammar".

UN DRÔLE D'OISEAU

Gilles Breault, alias Youssef Mouammar, âgé de 59 ans en 2001, est tout un personnage. Pendant des années, il a voyagé dans le monde entier, avec l'argent du SCRS. Malade, il vit dans un petit triplex près du parc LaFontaine. C'est un homme faible, amaigri, qui a ouvert la porte lorsque deux journalistes de La Presse se sont rendus chez lui, à l'automne 2001. Il a raconté qu'il était victime d'une "embrouille" entre la GRC et le SCRS et qu'il craignait les représailles des militants islamistes. Il connaissait bien Fateh Kamel, le chef du réseau terroriste de Montréal, a-t-il ajouté.

Il a par ailleurs affirmé que le SCRS lui avait déjà versé 7000 $ par mois (en salaire, pour ses dépenses et ses billets d'avion. En parlant de son personnage Youssef, Breault nous a posé cette question: "Est-ce que Youssef travaillait pour le SCRS ou se servait-il de l'argent du SCRS pour financer Al-Qaeda (le mouvement d'Oussama ben Laden) et le Front islamique mondial?" Il a énuméré une liste d'au moins 21 pays qu'il aurait visités, parfois à plusieurs reprises, entre 1985 et 1999. Il soutient être allé en Libye, en Palestine, en Afghanistan et même avoir rencontré Oussama ben Laden au Soudan, où ce dernier s'est réfugié entre 1992 et 1996.

Est-ce que ce sont là les fabulations d'un énergumène? Ou le témoignage véridique d'un informateur sérieux? Il est difficile de trancher. Toujours est-il que ce personnage a vraiment développé des contacts dans la communauté musulmane et auprès de militants intégristes d'ici et d'ailleurs.

CONVERTI À L'ISLAM

Dans les années 70, Breault se convertit à l'Islam et s'impose rapidement dans le milieu musulman. Sa notoriété attire l'attention des enquêteurs antiterroristes du SPCUM. Patiemment, ces derniers tissent des liens avec lui, tout en le payant pour des informations. Un bon jour, ils réclament son aide pour une enquête sur un gros trafic d'armes. Le coup porte: Breault prend goût à son rôle d'agent secret. Le SCRS le prend à son compte. L'agence fédérale est en manque d'informateurs musulmans. Le SCRS lui fait un pont en or, Breault se hisse à la tête de plusieurs organismes, comme la Fondation internationale musulmane du Canada, Pétro Action, l'Institut international de recherche islamique, la Communauté de la nation musulmane du Grand Montréal, la Grande mosquée, Info-islam et la revue Le Monde islamique. Photothèque La Presse
Gilles Breault, alias Youssef Mouammar, en 1988.


En 1990, le ministère québécois de la Justice l'autorise à tenir les registres de la Communauté de la nation musulmane du Grand Montréal, une corporation religieuse. L'année suivante, le ministère de l'Éducation lui donne le feu vert pour distribuer le Coran dans les écoles. Il fait aussi "la promotion de l'islam" sur les ondes de CJMS.

De 1993 à la mi-1999, Avec la bénédiction du SCRS, Breault envoie une multitude de communiqués en France, en Angleterre, en Allemagne, en Italie, en Espagne et au Canada. Ses textes sont des incitations à la violence et au terrorisme. Jusqu'en 1997, les communiqués sont signés Youssef Mouammar, sous la bannière de la Fondation internationale musulmane du Canada (FIMC). Par la suite, ils portent les noms de Abou Djihad et du Front islamique mondial.

En 1994, Breault envoie des menaces de mort à la journaliste britannique Gillian Lusk, qui avait publié des articles sur le régime intégriste soudanais. Mme Lusk porte plainte à Scotland Yard, qui refile le dossier à la GRC. La GRC souhaite que des accusations soient portées, mais le procureur de la Couronne provinciale juge les preuves insuffisantes. Quand les policiers de la GRC s'adressent au SCRS pour en savoir plus sur Youssef Mouammar, ils se font immanquablement répondre qu'il est connu, "mais pas dangereux". À cette époque, le Comité de surveillance du SCRS demande au SCRS de couper les liens avec Breault, dont "les gestes sont jugés trop controversés". Les agents du SCRS continuent quand même à travailler avec lui. Ils le rémunèrent à même une "petite caisse noire".

LES MENACES SE MULTIPLIENT…

La coupe déborde en novembre 1997 quand Mouammar adresse des menaces de représailles au juge Bruguière, qui veut venir l'interroger à Montréal. Dans le communiqué envoyé à l'ambassade de France à Ottawa, Breault, alias Mouammar, parle d'une "vengeance exemplaire et impitoyable". Des doubles sont télécopiés à des journalistes français à Paris, et à d'autres en poste à Montréal. Le SCRS intervient pour empêcher les enquêteurs de la GRC d'informer le juge Bruguière que le suspect, Youssef Mouammar, est un indicateur de l'agence de renseignement fédérale. Cette vive controverse se règle en haut lieu.

Le 4 mars 1998, Gilles Breault alias Youssef Mouammar lance des menaces d'attentats "à la bombe conventionnelle et chimique" dans le métro de Montréal. Il ajoute que des actes similaires doivent se produire à Londres, New York et Paris. Même si le comité de surveillance du SCRS lui a demandé de couper les ponts avec Mouammar, le SCRS se démène une fois de plus pour mettre leur informateur à l'abri des enquêtes policières. L'organisme fédéral crée de la diversion et fait pression sur la police de la CUM pour l'empêcher d'interroger Mouammar. Devant l'évidence, le SCRS finit par dire la vérité. La direction du SPCUM ferme le dossier. Breault ne sera jamais inquiété.

Au même moment, les avertissements contre le juge Bruguière reprennent de plus belle. Le 15 juin 1998, Breault somme le juge, par communiqué, de cesser ses enquêtes et d'annuler les procès contre "ses frères de combat". Il exige également l'arrêt des procédures contre quatre suspects, dont "le docteur Youssef Mouammar". L'auteur du communiqué invite le magistrat français à s'informer auprès de "la CIA et de la RCMP (GRC)" qu'il peut le tuer avec du poison, en dépit des mesures de sécurité qui l'entourent. Dans le communiqué, le Dr Youssef Mouammar se dit aussi capable d'attaquer "avec des armes chimiques, biologiques, bactériologiques et des bombes de grande puissance" les réseaux métropolitains, les aéroports internationaux, les trains, les stades sportifs, les grands édifices et les grands sièges sociaux de France.

Le juge Bruguière informe la GRC de ces menaces et exige des explications. La GRC ne trouve pas l'affaire comique. Mettant le poing sur la table, elle enjoint le SCRS de dévoiler aux autorités françaises la véritable identité de Youssef Mouammar et son rôle souterrain. Deux hauts dirigeants du SCRS s'envolent pour Paris, au début de l'année 1999, et vont s'expliquer piteusement dans le bureau de M. Bruguière.

Mais cela ne met pas fin aux frasques de Youssef. En quatre mois, de mars à juin 1999, l'homme expédie "de 40 à 50 autres communiqués subversifs" dans des journaux aux États-Unis, en Europe et au Liban, selon un mandat de perquisition. Dans 16 d'entre eux, Mouammar revendique la paternité de la contamination des produits de Coca-Cola en France et en Belgique. Breault jette alors un bout de papier dans une corbeille. Des enquêteurs de la GRC se trouvent sur place, car ils épient ses moindres gestes depuis un certain temps. Ils récupèrent le bout de papier. Il s'agit d'un autre communiqué de menace. En apprenant que la GRC est sur ses talons et que le juge Bruguière souhaite toujours l'interroger, Breault entrepose ses meubles sur la Rive-Sud et quitte son appartement. En octobre 1999, pour être sûr de ne pas subir d'interrogatoire du juge Bruguière, il se cache durant quatre jours au Motel Universel, près du Stade olympique, avec l'aide du SCRS, et au grand dam de la GRC.

…SANS CONSÉQUENCE

En dépit de la preuve accablante de la GRC, il n'a toutefois jamais été accusé pour les menaces d'attentat dans le métro et l'envoi de communiqués incendiaires. Encore là, le SCRS a demandé à la GRC d'étouffer l'affaire. Les discussions se sont déroulées en haut lieu, à Ottawa. Brûlé dans le milieu islamique, Breault n'est plus d'aucune utilité pour le SCRS. Il vit modestement. Avant de partir vivre en Afrique, son fils a menacé d'étaler publiquement toute l'histoire de son père avec le SCRS. Selon la version de Breault, l'organisme fédéral aurait alors acheté son silence en lui remettant 25 000$.

Chantal Lapalme, porte-parole du SCRS, a dit que l'agence de renseignement ne pouvait confirmer ni infirmer que Gilles Breault, alias Youssef Mouammar, a été son informateur. Par conséquent, Mme Lapalme ne pouvait répondre à aucune question à son sujet.


La Presse Les informations contenues sur cette page proviennent en grande partie d'une excellente série d'articles écrite par le journaliste André Noël et parue dans le quotidien La Presse du premier au 14 décembre 2001. Si vous désirez lire la fascinante enquête de Noël dans son intégrité, visitez le site de La Presse à cyberpresse.ca




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