Le 22 novembre 1885,
au Champ de Mars, Montréal



L'émotion est à son comble. Louis Riel vient d'être pendu pour avoir osé réclamer les droits de ses compatriotes. Pendant que l'Ontario célèbre, le Québec tout entier est consterné. Les boutiques sont fermées, le tocsin résonne. Le 22 novembre, sur le Champ de mars, a lieu l'un des plus émouvants rassemblements de l'histoire du Québec. Cinquante milles personnes assistent à l'événement, portant au bras le brassard noir du deuil.

Sur la tribune, plusieurs orateurs se succèdent pour dénoncer le gouvernement fédéral des Conservateurs, mais celui qui livre les paroles les plus mémorables est Honoré Mercier. Voici la transcription de ce qui est encore aujourd'hui considéré comme l'un des plus grands discours de l'histoire du Québec. Notons qu'à cette époque, on utilisait le terme "race" pour faire référence au "peuple".




Riel, notre frère, est mort, victime de son dévouement à la cause des Métis dont il était le chef, victime du fanatisme et de la trahison; du fanatisme de Sir John et de quelques-uns de ses amis; de la trahison de trois des nôtres qui, pour garder leur portefeuille, ont vendu leur frère.

En tuant Riel, Sir John n'a pas seulement frappé notre race au cœur, mais il a surtout frappé la cause de la justice et de l'humanité qui, représentée dans toutes les langues et sanctifiée par toutes le croyances religieuses, demandait grâce pour le prisonnier de Regina, notre pauvre frère du Nord-Ouest…

Nous sommes ici cinquante milles citoyens, réunis sous l'égide protectrice de la Constitution, au nom de l'humanité qui crie vengeance, au nom de deux millions de Français en pleurs, pour lancer au ministre fédéral en fuite une dernière malédiction qui, se répercutant d'écho en écho sur les rives de notre grand fleuve, ira l'atteindre au moment où il perdra de vue la terre du Canada, qu'il a souillée par un meurtre judiciaire.

Quant à ceux qui restent, quant aux trois qui représentaient la province de Québec dans le gouvernement fédéral, et qui n'y représentent plus que la trahison, courbons la tête devant leur défaillance, et pleurons leur triste sort; car la tache de sang qu'ils portent au front est ineffaçable, comme le souvenir de leur lâcheté. Ils auront le sort de leur frère Caïn.

En face de ce crime, en présence de ces défaillances, quel est notre devoir? Nous avons trois choses à faire: nous unir pour punir les coupables; briser l'alliance que nos députés ont faite avec l'orangisme; et chercher dans une alliance plus naturelle et moins dangereuse la protection de nos intérêts nationaux.

Nous unir! Oh, que je me sens à l'aise en prononçant ces mots! Voilà vingt ans que je demande l'union de toutes les forces vives de la nation. Voilà vingt ans que je dis à mes frères de sacrifier sur l'autel de la patrie en danger les haines qui nous aveuglaient et les divisions qui nous tuaient. […] Il fallait le malheur national que nous déplorons, il fallait la mort de l'un des nôtres pour que ce cri de ralliement fût compris. […]

Et puis, n'oublions pas, nous libéraux, que si la nation est en deuil à cause de l'assassinat de Riel, les conservateurs nos frères sont abîmés dans une douleur plus profonde que la nôtre. Ils pleurent Riel comme nous, mais aussi ils pleurent la chute et la trahison de leurs chefs. Eux qui étaient si fiers et avec raison, de Chapleau et de Langevin, qui voyaient dans l'éloquence de l'un et dans l'habileté de l'autre le salut du pays, sont obligés de courber la tête et de maudire aujourd'hui ceux qu'ils bénissaient hier. […]

Chapleau a refusé la main d'un frère pour garder celle de Sir John; il a préféré les hurlements de quelques fanatiques aux bénédictions de toute la nation canadienne-française; il a préféré la mort à la vie; la mort pour lui, la mort pour Riel; sa carrière est brisée comme celle de Riel, seulement celui-ci est tombé en homme, celui-là en traître!




Honoré Mercier

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