Pierre Bourgault naît le 23 janvier 1934 dans les Cantons de l'Est. De cette région du Québec, il écrira plus tard : «Je suis né à East-Angus et mes parents sont morts à Sherbrooke. Entre ma naissance et leur mort, tous les francophones des Cantons de l'Est ont subi la morgue et le mépris des anglophones qui y étaient alors majoritaires. Il n'y a pas si longtemps, tout s'y passait en anglais et les bonnes jobs étaient l'apanage des Anglais (…) Si les choses se sont améliorées, ce n'est pas grâce à la volonté d'ouverture des Anglais, c'est simplement qu'ils ne sont plus assez nombreux pour afficher ouvertement leur racisme.»

Ses parents, peu instruits, tiennent à ce que leurs enfants le soient. Dès l'âge de sept ans, il est envoyé au pensionnat. Solitaire au milieu de la foule, il lit beaucoup et trouve, malgré les restrictions du temps, matière à lire. «Un élève intéressé trouvait toujours des complices chez les profs», se rappelle-t-il.

Sa passion pour la langue française parlée et écrite ne date pas d'hier. Adolescent, Bourgault est fasciné par le théâtre, lieu de parole par excellence. Il joue dans les pièces que montent les étudiants du collège Jean-de-Brébeuf de Montréal. Il rêve d'être acteur. À l'âge de 18 ans, il abandonne ses études classiques en première année de philosophie pour devenir militaire. Enrôlé dans l'artillerie, il est envoyé au Manitoba où il découvre avec horreur l'unilinguisme de l'institution militaire et l'absence de francophones chez les officiers supérieurs.

De retour au Québec, Bourgault décide d'exploiter sa forte envie de s'exprimer. C'est à la station de radio CHLN, à Trois-Rivières, qu'il fait ses débuts comme animateur, puis ce sera Sherbrooke, Ottawa, Québec et Montréal. Au début des années soixante, il fait un détour par la télévision de Radio-Canada, où il est régisseur durant trois ans. En parallèle, en 1959, il s'illustre comme grand reporter à La Presse.

LE RIN

Au tournant des années 60, un vent de changement et de renouveau souffle sur le Québec. De nouvelles idées émergent et la rencontre idéologique de Marcel Chaput, Pierre Bourgault et André d'Allemagne mène à la création du premier mouvement populaire pour l'indépendance du Québec, le RIN (Rassemblement pour l'indépendance nationale). La première assemblée publique du mouvement réussit à rassembler 500 personnes. L'idée fait son chemin. Bourgault et le RIN jouent un rôle de premier plan dans l'émergence d'une conscience nationale québécoise.

En 1963, les premières bombes du FLQ éclatent. Le RIN appuie la cause défendue par les felquistes sans cautionner la violence employée. Devant l'affaiblissement du soutien populaire, les dirigeants du RIN décident de faire de leur mouvement un parti politique en espérant donner un nouvel élan à la cause souverainiste.

De 1964 à 1968, Bourgault occupe le poste de président du parti. Il affine alors son talent d'orateur. Sur les tribunes, il se révèle fougueux, éloquent, enlevant. On parle de son «verbe de feu». Il fascine. Il soulève les foules, discours après discours. Il a d'ailleurs longtemps éprouvé un immense plaisir, «jusqu'à l'extase parfois», à soulever les foules. Il fait près de 4000 discours au total.

Le 10 octobre 1964, pour protester contre la visite officielle de la reine Elisabeth II à Québec, le RIN organise un rassemblement sur le parcours de la souveraine, une manifestation qui sera durement réprimée par la police: on surnommera l'événement: «le samedi de la matraque».

Lors des élections de 1966, il se présente aux élections générales dans la circonscription de Sept-Îles, où il fait bonne figure. Le RIN recueille alors au Québec six pour cent des suffrages et se révèle être la troisième force politique du Québec. Mais il s'agit tout de même d'une défaite crève-cœur puisque aucun candidat n'aura été élu.

LE PARTI QUÉBÉCOIS

La création du Mouvement souveraineté-association de René Lévesque en 1967 plonge le RIN dans une crise existentielle. Les deux organisations tentent d'en arriver à une entente, mais en vain. Le mouvement de René Lévesque devient le Parti Québécois en 1968, et les membres du RIN, devant l'impasse, décident de dissoudre le parti. Bourgault invite ses membres à se joindre au nouveau parti indépendantiste de Lévesque. Il dira plus tard que le sabordage de son propre parti avait été la plus grave erreur politique de sa vie.

Malgré l'appréhension de Lévesque, Bourgault est élu membre du comité éxécutif du parti. Mais en 1973, il quitte le parti et met un terme à sa carrière politique. La même année, il écrit les paroles d'une chanson québécoise désormais célèbre, Entre deux joints qui fut chantée par Robert Charlebois. Il en dira plus tard: «J'aurais aimé répéter l'exploit d'Entre deux joints. Peine perdue. Je n'écris que des chansons moralisatrices et insignifiantes.»

LE PROFESSEUR

Peu à peu mis à l'écart par le PQ, il survit sur le bien-être social. En 1976, le décrocheur devient professeur à l'Université du Québec à Montréal, au Département des communications. Il dira plus tard à ce sujet: «J'invite mes étudiants à toujours vérifier si j'ai tort ou raison. Par ailleurs, je suis profondément convaincu qu'il n'y a pas de meilleure influence que celle d'un professeur passionné.» Au fil des ans, il a donné plusieurs cours, dont "Communication orale", "Analyse critique de l'information", "Journalisme d'opinion", "Évolution du Québec de 1960 à aujourd'hui". Ces titres reflètent l'homme. Il occupera ce poste pendant près de 20 ans.

Pierre Bourgault s'est immédiatement senti à l'aise dans une salle de cours. «J'ai probablement enseigné toute ma vie. Lorsque je prononçais des discours, j'enseignais. Je donne des cours magistraux et je le fais bien, de sorte que je trouve cela agréable et que mes étudiants apprécient. C'est très gratifiant d'avoir l'impression, illusion ou pas, de transmettre quelque chose de fondamental à quelqu'un.»

LE JOURNALISTE

Il revient éventuellement au journalisme comme chroniqueur. Pendant quelques temps, il signe même une chronique dans les pages du journal The Gazette, traditionnellement très anglo-saxon et opposé farouchement au nationalisme québécois et à l'indépendance. Pour expliquer cette association étonnante, Bourgault déclare qu'une prise de gueule est préférable au silence qui sème la méfiance. C'est dans les pages de ce journal qu'il écrira: «Il est presque naturel de naître raciste, mais c'est un crime de le demeurer.»

Il anime aussi pendant trois ans à la radio de Radio-Canada l'émission du samedi après-midi.. Radio-Canada décide finalement de retirer l'émission parce que son animateur «y parle trop de politique.» Il faut voir que c'est plutôt les prises de position souverainistes qui indisposent tant la société d'état.

En 1980, le soir du référendum sur l'indépendance du Québec, Bourgault est un commentateur invité sur les ondes de la SRC (Société Radio-Canada). Alors que les résultats sont peu à peu dévoilés et que la victoire du NON devient de plus en plus évidente, Bourgault, incapable de supporter la défaite et l'humiliation, tourne le dos à l'écran qui annonce les résultats. Le grand orateur demeure assis là, dans un silence de stupéfaction. Il ouvre finalement la bouche pour réclamer la démission «du plus grand homme d'état que le Québec ait produit», René Lévesque.

En 1991, décroche un rôle au cinéma dans l'excellent film «Léolo» de Jean-Claude Lauzon. Il se retrouvera à Cannes en compagnie de Ginette Reno lors du triomphe du film à ce prestigieux festival du cinéma.

UN COURT RETOUR EN POLITIQUE

En 1994, le chef du Parti québécois et nouvellement élu premier ministre du Québec, Jacques Parizeau, l'engage comme conseiller politique spécial en communications. Il cause toutefois beaucoup d'embarras au parti en faisant une sortie publique contre le vote anglophone monolithique du Québec. Il déclare que ce sont les Juifs, les Italiens et les Grecs qui, avec leur vote ethnique massivement opposé à la souveraineté du Québec, se comportent de façon raciste. Il déplore leur opposition systématique au projet de la souveraineté du Québec. En politique, toute vérité n'est pas bonne à dire et Bourgault est forcé de démissionner quelques jours plus tard. Plaçant la cause souverainiste au-dessus de tout le reste et soucieux d'être une source d'embarras pour ses alliés, il quitte la politique une fois pour toute, laissant «à d'autres, sans doute plus habiles et plus efficaces que moi, le soin de défendre et de promouvoir la souveraineté».

ÉCRITS POLÉMIQUES

En 1997, afin de souligner sa défense exemplaire de la langue française, Pierre Bourgault reçoit le Prix Georges-Émile-Lapalme. C'est à cette occasion qu'on dira de lui: «Non seulement pourfend-il ceux et celles qui ne la respectent pas, mais il maîtrise au plus haut point l'art de séduire et de convaincre par la seule force de la parole. Plus encore, il use de son talent avec une liberté totale, dit ce qui lui semble vrai et juste, sans se soucier de rectitude politique.» Bourgault dira à son tour: «J'ai gagné durement une liberté dont peu de gens jouissent. Le public s'attend à ce que je l'exerce. C'est un privilège incroyable, d'autant plus que j'ai des tribunes pour m'exprimer.»

Les chroniques polémiques qu'il signe pour le Journal de Montréal traitent de toutes sortes de sujet et, bien sûr, de politique. Bourgault dénonce la bêtise et le racisme où qu'ils se trouvent et ne passe pas par quatre chemins. En 2001, lors du décès de l'auteur anglophone Mordecai Richler (bien connu pour ses propos racistes à l'égard des Québécois), Bourgault écrit: «Je n'oublierai jamais qu'il a passé sa vie à cracher sur un peuple qui ne méritait pas cette nouvelle humiliation.»

Bourgault critique souvent avec beaucoup de véhémence le premier ministre du Canada, Jean Chrétien, et son ministre Stéphane Dion. Dans une chronique d'octobre 2002, Bourgault écrit: «Chrétien et Dion sont des personnages plus ridicules que leurs caricatures. Ils ont plutôt choisi de partir en s'enfouissant dans leurs immondices. Jean Chrétien a décidé de finir sa carrière comme il l'a commencée, en crachant sur le Québec. Et Stéphane Dion, qui aboie aussi bruyamment que son maître, a décidé d'en faire tout autant. On se demande comment ils peuvent encore avoir le culot de se dire Québécois.»

LA LANGUE

Un de ses sujets de prédilection est la langue. Pour lui, les Québécois souffrent dans leur rapport à la langue. Ils ont cette difficulté de nommer, de dire les choses. Ce flou de l'expression découle, selon Pierre Bourgault, d'une histoire et d'une situation politique. «Le joual est une conséquence d'une histoire vécue, faite de la Conquête et de la séparation d'avec la France.» Cette langue de minoritaire, de colonisé, il la fustige. Mais, précise-t-il, être colonisé, «ce n'est pas grave en soi». Ce qui est grave, estime-t-il, c'est «de l'accepter et de ne pas travailler pour se débarrasser des conséquences».

Selon lui, les Québécois, comme ses étudiants, parlent deux langues: un français correct dans les cours et le joual dans les corridors. «En cela, ils imitent les gens des médias et les humoristes qui savent tous parler correctement, mais adoptent une langue populaire, les premiers hors d'onde, les seconds sur scène. Je suis intraitable pour ceux qui font métier de parler et d'écrire et qui ne respectent pas la langue. Cela dit, il est faux de prétendre que nous parlions et écrivions mieux lorsque nous étions jeunes. Il y a aujourd'hui plus de gens qui parlent et écrivent mieux. L'environnement est plus français qu'il ne l'était, notamment à Montréal. La musique francophone a droit de cité. Moi, jusqu'à l'âge de 25 ans, je n'ai écouté que de la musique américaine!» Bourgault ne s'inquiète pas outre mesure de l'avenir du français au Québec: «Les réflexes de résistance sont très aiguisés.»

En 2000, le Conseil de la langue française lui décerne le prix Jules-Fournier pour ainsi reconnaître «la vigueur de son style qui demeure à la fois simple et personnel, la clarté et la concision de son discours, l'humour incisif qui colore parfois ses textes, et son attachement indéfectible à la langue française.»

En 2001, le Mouvement laïque du Québec fait de lui son héros et lui décerne le Prix Condorcet. À cette occasion, le président du MLQ, monsieur Daniel Baril, déclare: «Aussi loin que l'on puisse remonter dans ses écrits et ses discours, on constate que Pierre Bourgault a toujours été un militant laïque et un libre penseur convaincu. Ardent défenseur de l'école laïque, il a toujours cherché à brasser l'inertie des milieux politiques et cléricaux qui bloquaient les réformes scolaires et empêchaient la société d'avancer.» À propos de la religion, on trouve dans les recueils de citations sur Internet ces mots de Pierre Bourgault: «La science se trompe souvent. La religion, toujours.»

En 2003, à la veille des élections provinciales, Bourgault signe une lettre ouverte aux souverainistes afin que ces derniers aillent massivement jeter leur bulletin de vote dans l'urne du Parti québécois. «Car, dit-il, avec le PQ élu, la souveraineté aurait une chance sur cinq de se réaliser. Sans le PQ au pouvoir, la chance serait de une sur mille.» Ce sera l'une de ses dernières chroniques.

LA FIN

Bourgault, le fumeur invétéré, décède d'une maladie respiratoire le 16 juin 2003, à l'âge de 69 ans. Plus d'un millier de personnes assistent à la Basilique Notre-Dame de Montréal à une cérémonie laïque (ultime pied de nez à l'Église catholique?) en l'honneur du militant indépendantiste, journaliste et professeur, Pierre Bourgault. Il n'a pas eu droit à des funérailles nationales, mais son cercueil a malgré tout été recouvert d'un drapeau fleurdelisé.

Pour l'ancien président de l'Assemblée nationale, Jean-Pierre Charbonneau, l'émouvant hommage rendu par la foule à l'un des pionniers du mouvement souverainiste valait bien tous les honneurs officiels. «Les funérailles du peuple, c'est encore plus imposant que des funérailles imposées par un pouvoir politique», a-t-il souligné.

«Allumeur de consciences, professeur de liberté, tribun exceptionnel, indépendantiste de choc, pourfendeur d'idées reçues, oui Bourgault a été tout cela. Mais il était surtout ce que tout bon citoyen devrait être: un casse-pied qui remet tout, tout le temps, en cause», a souligné l'animateur de radio René Homier-Roy.




Article sur Pierre Bourgault par Norman Madarasz (en anglais)

René Lévesque

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