l'invasion américaine


Depuis les nouvelles taxes imposées par Londres en 1765, la colère gronde dans les 13 colonies. En 1770, à Boston, des soldats anglais tirent sur une foule de manifestants, faisant trois morts. Trois ans plus tard, c'est le célèbre "Boston Tea party". L'Acte de Québec de 1774 est la goutte qui fait déborder le vase. Les Américains sont outrés de voir le territoire de la vallée de l'Ohio être ré-annexé à la province de Québec, bloquant ainsi leur expansion vers l'ouest. De plus, la décision de tolérer la religion catholique et de conserver les lois civiles françaises est vue comme une provocation. Un avocat bostonnais écrit: "Eh quoi! Nous les Américains, avons-nous dépensé autant de sang et de richesse au service de la Grande-Bretagne dans la conquête du Canada, pour que les Britanniques et les Canadiens puissent maintenant nous subjuguer?" La révolution américaine se prépare.

«NOS AMIS ET CONCITOYENS...»

Ironiquement, même si les Américains voient d'un mauvais œil les concessions faites aux francophones du Québec, ils tentent tout de même de les rallier à leur cause. Plusieurs ont des souvenirs amers d'un siècle de guerres frontalières contre ces vaillants miliciens canadiens et leurs alliés amérindiens et ils ne désirent pas du tout voir cette situation recommencer.

drapeau
Le «Continental Colors» ou «Grand Union Flag»
des insurgés américains
En octobre 1774, le Congrès général de l'Amérique septentrionale, réuni à Philadelphie, adopte le texte d'une lettre adressée aux habitants de la province de Québec pour les inviter à former le quatorzième état des futurs États-Unis. Rédigée en français et adressée à "Nos amis et concitoyens", on peut y lire: "Saisissez l'occasion que la Providence elle-même vous offre, votre conquête vous a acquis la liberté si vous vous comportez comme vous le devez (…) vous n'êtes qu'un très petit nombre en comparaison de ceux qui vous invitent à bras ouverts de vous joindre à eux; un instant de réflexion doit vous convaincre qu'il convient mieux à vos intérêts et à votre bonheur, de vous procurer l'amitié constante des peuples de l'Amérique septentrionale, que de les rendre vos implacables ennemis. (…) Votre province est le seul anneau qui manque pour compléter la chaîne forte et éclatante de leur union. Votre pays est naturellement joint au leur; joignez-vous aussi dans vos intérêts politiques; leur propre bien-être ne permettra jamais qu'ils vous abandonnent ou qu'ils vous trahissent."


L'idée ne déplaît pas à un certain nombre de commerçants anglophones de Montréal. Eux aussi ont du mal à accepter cet Acte de Québec. Le buste de George III érigé sur la Place d'Armes avait d'ailleurs été vandalisé suite à son annonce. Mais aux yeux de la grande majorité des Canadiens francophones, toute cette histoire ressemble à un conflit de famille entre Anglais européens et coloniaux, conflit auquel ils n'ont aucune envie de participer.

De plus, le clergé prend position en faveur des Anglais. L'évêque de Québec, Jean-Olivier Briand, menace même d'excommunication et de privation de sépulture chrétienne ceux qui oseraient prendre les armes pour les insurgés. L'invitation américaine demeure donc sans réponse.

Au printemps de 1775, les miliciens américains sont victorieux des Britanniques et s'emparent de deux forts de lac Champlain; Ticonderoga et Crown Point. La vallée du Richelieu, porte d'entrée vers le Québec, est dès lors grande ouverte. Le gouverneur Carleton s'empresse de faire appel aux volontaires canadiens afin de renforcer son armée de moins de 800 soldats britanniques. Son invitation, malgré les exultations du clergé catholique, est reçue dans la plus totale indifférence. Carleton espérait des milliers de volontaires, il n'en reçoit que quelques centaines.

L'INVASION

La déclaration d'indépendance des États-Unis n'était pas encore rédigée lorsque le Congrès autorise une expédition militaire pour conquérir le Québec par la force. Deux armées marchent sur la province. La première, commandée par le général Richard Montgomery, remonte le fleuve Hudson et descend le Richelieu afin de s'emparer de Montréal. La seconde, sous la direction du général Benedict Arnold, utilise les rivières Kennebec et Chaudière pour rejoindre Québec.

DEUX OBSTACLES SUR LA ROUTE DE MONTRÉAL

Pendant leur marche le long de la vallée du Richelieu, les 2000 miliciens de New York qui composent l'armée de Montgomery sont rejoints par des sympathisants canadiens avant d'arriver devant leur premier obstacle; le fort Saint-Jean. Ils ne sont plus alors qu'à une journée de marche de Montréal, mais leur avance sera stoppée pendant deux mois. Les 600 soldats britanniques et miliciens canadiens qui défendent le fort, sous les ordres du major Charles Preston et de l'officier Belestre, résistent avec acharnement. Il est intéressant de noter que quelques Canadiens francophones se battent alors des deux côtés.
Montgomery
Le Général Richard Montgomery
(D'Après Alonzo Chappel, ANC, C-12139)

carte
NAC/ANC; C.W. Jefferys
Montgomery met fin à l'impasse en contournant le fort Saint-Jean et en s'emparant du fort Chambly qui était chargé d'approvisionner Saint-Jean en munitions et en nourriture. Les Américains s'emparent des armes et de la poudre et Saint-Jean, après un siège de 55 jours, est forcé de capituler. Il s'agit toutefois d'une victoire coûteuse pour Montgomery qui a perdu la moitié de ses 2000 hommes au combat et à la maladie.

MONTRÉAL, VILLE AMÉRICAINE

La première phase de la campagne est un succès. Le 12 novembre 1775, Montréal capitule. Les premiers hommes de Montgomery font leur entrée dans la ville tout juste comme les derniers navires de Carleton lèvent l'ancre pour Québec. Plusieurs habitants influents, aussi bien anglophones que francophones, ne tardent pas à manifester leur sympathie aux Américains victorieux. Pierre du Calvet, marchand et notaire montréalais, est de ceux-là. Les Américains installent leur quartier général au Château Ramezay, sur la rue Notre-Dame.

Pendant ce temps, l'armée d'Arnold fait face à toutes sortes de difficultés à travers les marais et les forêts sauvages du Maine. Les soldats perdent beaucoup de provisions et en sont réduits à manger leurs savons et leurs mocassins bouillis. Des 1100 miliciens que comptait son armée au départ (des hommes originaires de Virginie, de Pennsylvanie et du New Hampshire), près de la moitié meurt avant d'atteindre Québec. Finalement, les deux armées convergent et se réunissent à Pointe-aux-Trembles, le 3 décembre. Peu de Canadiens se joignent à eux, à la grande déception des deux généraux.


Les Britanniques ne disposent alors que de 1600 hommes pour défendre la ville et la saison est trop avancée pour espérer recevoir des renforts de Grande-Bretagne. Carleton, quant à lui, est presque capturé par les Américains à Sorel. Il réussit toutefois à éviter la capture grâce à un navigateur nommé Jean-Baptiste "La Tourte" Bouchette, qui déguisa le gouverneur en fermier et le fit passer incognito sur son petit bateau de pêche.

LA BATAILLE DE QUÉBEC

Puisque le contrat de plusieurs de leurs miliciens se termine le 31 décembre à minuit, les Américains doivent attaquer avant la fin de l'année. De plus, les généraux savent que le rude hiver leur causera des pertes considérables. Déjà, une épidémie de petite vérole sévit parmi les soldats. L'assaut de la dernière forteresse britannique du Québec a lieu dans la nuit du 30 décembre 1775, en plein milieu d'une violente tempête de neige.

Le gouverneur Carleton est convaincu que les Américains attaqueront avant l'aube et il fait ériger des barricades aux extrémités des rues Champlain et Sault-au-Matelot. Il ne se trompe pas. À quatre heures du matin, le général Arnold s'élance avec 700 hommes à travers le blizzard pour prendre d'assaut la porte du Palais, sur le rempart nord de la ville. Lorsque les hommes d'Arnold arrivent devant la porte, ils sont accueillis à coups de mousquets.

Au même moment, dans la noirceur de la rue Champlain, des miliciens canadiens sous les ordres du capitaine Chabot entendirent des bruits au bout de la rue et ouvrirent le feu sur les New-Yorkais qui ne se trouvaient qu'à une quarantaine de pas. Montgomery est mortellement atteint d'une balle à la tête. Ses 350 soldats paniquent, laissent tomber leurs fusils et s'enfuient, abandonnant ainsi les blessés. Les miliciens canadiens viennent de porter le premier coup.
mort de Montgomery
La mort de Montgomery
NAC/ANC; C.W. Jefferys


Benedict Arnold
Le Général Benedict Arnold
Pendant ce temps, les troupes d'Arnold dévalent la côte de la Canoterie et la rue Sous-le-Cap dans la basse-ville. Arnold est atteint d'une balle à la jambe et s'écroule dans la neige. Ses hommes continuent leur assaut et réussissent à surmonter une première barricade. Ils s'emparent de plusieurs maisons sur la rue du Sault-au-Matelot puis, équipés de grandes échelles qu'ils y avaient trouvées, se lancent à l'assaut de la seconde barricade. Ils y sont attendus par 200 miliciens réunis par Charles Charland. Derrière les Américains, les troupes de Carleton s'engouffrent dans la porte du Palais et les coincent. Après quelques heures, 400 Américains se rendent. Plusieurs, dont le général Arnold, ont réussi à s'enfuir sur le fleuve gelé. Une centaine d'autres gît mort dans les rues de Québec. Du côté des défenseurs, on ne compte que 7 morts. Le corps du général Montgomery est enterré près de la porte Saint-Louis, mais sera rapatrié à l'église Saint-Paul de New York, en 1818.


Arnold refuse toutefois de battre en retraite et il continue d'assiéger la ville avec l'aide de renforts qu'il reçoit entre janvier et mars. Il devient toutefois convaincu qu'il ne pourra jamais prendre la ville. Plusieurs Américains en viennent à des conclusions semblables et une centaine d'Américains capturés se joignent aux troupes de Carleton.

Québec
Vue de la ville de Québec après l'attaque américaine de 1775. À l'avant-plan, on voit les restes de maisons incendiées.
(George Heriot, Archives Nationales du Canada, C-12744)


BENJAMIN FRANKLIN À MONTRÉAL

Le Congrès fut sidéré d'apprendre que leurs armées avaient été défaites. La triste nouvelle fut accompagnée de rumeurs selon lesquelles les méthodes répressives utilisées par l'armée américaine à Montréal faisaient pencher de plus en plus de Canadiens du côté des Britanniques. En avril 1776, Benjamin Franklin fut envoyé à Montréal pour enquêter sur la situation. Mais il était déjà trop tard. En mai, les vaisseaux britanniques arrivèrent à Québec avec des armes et des renforts de 10 000 hommes et les Américains levèrent le siège pour se replier sur Montréal.

Pendant la retraite, un fermier du nom de Pierre Gautier guida délibérément un groupe de soldats américains dans un marécage près de Trois-Rivières où ils furent attaqués par surprise par des troupes britanniques. À Les Cèdres, au nord de Montréal, 400 Américains capitulèrent après une courte escarmouche contre 40 soldats britanniques et 200 Amérindiens. Le 15 juin, Arnold ordonna à ses troupes de brûler Montréal mais des citoyens réussirent à étouffer les flammes.
Benjamin Franklin
Benjamin Franklin


Démoralisés, fatigués et malades, les Américains retraitèrent vers le sud, le long de la vallée du Richelieu, jusqu'au lac Champlain. L'invasion américaine se soldait par un échec humiliant pour les Américains, et par une victoire éclatante pour les Britanniques. Québec semblait destiné à demeurer britannique dans ce conflit qui ne faisait que commencer. La déclaration d'indépendance du 4 juillet 1776 transforma une petite révolte en véritable guerre de révolution qui dura huit ans.

DÉCHIREMENTS ET RÉPRIMANDES

Même si la majorité de la population canadienne demeura neutre pendant l'affrontement, certains choisirent toutefois de prendre part aux hostilités. On rapporte qu'en mars 1776, à Saint-Pierre-de-la-Rivière-du-Sud, près de Montmagny, des familles furent déchirées par le conflit qui faisait rage dans la province. Des pères et des fils ont combattu les uns contre les autres, les uns pour les Anglais, les autres pour les "Bostonnais".

Après la défaite des troupes américaines, l'Angleterre envoie 4800 mercenaires allemands pour rétablir et maintenir l'ordre dans sa colonie. Le gouverneur Guy Carleton, lord Dorchester, décide de sévir contre ceux qui avaient collaboré avec les Américains. Plusieurs miliciens, dont la loyauté est jugée douteuse, sont destitués. À Saint-Pierre de l'île d'Orléans, la femme d'un dénommé Augustin Chabot est accusée de discours séditieux. L'évêque de Québec, Jean-Olivier Briand, prête main-forte aux autorités anglaises pendant l'opération. Il écrit même: "On peut dire que la conservation de la colonie au roi d'Angleterre est le fruit de la fermeté du clergé et de sa fidélité."

Carleton, pour sa part, se montre plus lucide qu'Arnold lorsqu'il écrit: "Quant à mon opinion des Canadiens, je crois que rien n'est à craindre de leur part tant que nous sommes dans une situation de prospérité et rien n'est à espérer en cas de détresse."

LA LETTRE DU COMTE D'ESTAING

En 1783, l'Angleterre se voit obligée de reconnaître officiellement l'indépendance des États-Unis. L'année suivante, une lettre circule à Montréal et dans les régions avoisinantes, signée par le comte d'Estaing "au nom du roi (de France) à tous les anciens Français de l'Amérique septentrionale".

On peut y lire: "Vous êtes nés Français, vous n'avez pu cesser de l'être. (…) Je ne ferai point sentir à tout un peuple, car tout un peuple, quand il acquiert le droit de penser et d'agir, connaît son intérêt; que se lier avec les États-Unis, c'est s'assurer son bonheur; mais je déclarerai, comme je le déclare solennellement au nom de Sa Majesté qui m'y a autorisé et qui m'a ordonné de le faire, que tous ses anciens sujets de l'Amérique septentrionale qui ne reconnaîtront plus la suprématie de l'Angleterre peuvent compter sur sa protection et son appui."

Le gouverneur Haldimand s'empresse d'ordonner l'arrestation de personnes soupçonnées d'être sympathiques à la cause américaine ou de prêter une oreille trop attentive à l'appel de la France. Plusieurs, comme le marchand Pierre du Calvet, attendent plusieurs années avant de retrouver la liberté.





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