photo Henri Bourassa et le nationalisme canadien



Henri Bourassa voit le jour en 1868. Il est le fils de Napoléon Bourassa, architecte, peintre et romancier et d'Azélie Papineau. Il grandit à Montréal en compagnie de son frère et de ses trois sœurs. Sa mère décède alors qu'Henri n'a que 6 mois. Dès lors, c'est sa tante Ézilda Papineau qui s'occupera de son éducation ainsi que de celle de son frère Gustave et de sa sœur Adine.

Napoléon Bourassa, un homme profondément religieux, fera d'abord instruire son fils chez les Sulpiciens de Montréal, puis chez les Jésuites. Frédéric André, un professeur français qui travaille chez ces derniers, marquera beaucoup la jeunesse d'Henri Bourassa en stimulant sa curiosité intellectuelle et sa soif de nouvelles connaissances. Encore très jeune, Henri s'avère un lecteur avide et précoce. À 9 ans, il dévore l'Histoire de France d'Émile Keller et à 12 ans, il lit les dix tomes de l'Histoire d'Angleterre de Lingard.

Mort de Riel

En 1885, Henri entre à l'école polytechnique de Montréal. La même année marque l'avènement de la mort de Louis Riel et le jeune Bourassa se joint à la foule énorme qui envahit le Champ-de-Mars. Il est présent lorsque le Premier ministre du Québec, Honoré Mercier, prononce gravement ces mots désormais célèbres: "Notre frère Riel… est mort." Il entendra par la suite un autre orateur, Wilfrid Laurier, déclarer que la meilleure façon de réagir à cette injustice passe par le gouvernement fédéral et la constitution britannique et non pas par des appels aux passions canadiennes-françaises.

Pour compléter son éducation, Bourassa étudie au Holy Cross College à Worcester, au Massachussetts. Il y apprend l'anglais. En 1887, alors âgé de 19 ans, il s'installe à Montebello pour assumer la responsabilité de la seigneurie familiale de "La Petite Nation". Cette propriété est dans la famille depuis 1801, elle a appartenu à son grand-père, Louis-Joseph Papineau, le célèbre chef patriote. Ses responsabilités lui confère une certain prestige à cette époque, mais Henri Bourassa ne s'en enorgueillit pas. Plutôt que de jouer aux grand seigneurs, il rencontre les paysans un à un afin de confirmer les contrats, il passe plusieurs nuits à la belle étoile en compagnie des bûcherons, il s'occupe de mettre sur pied une ferme modèle et une laiterie et il écoute les doléances des fermiers envers les grands marchands de bois et le gouvernement.

Maire de Montebello

Les citoyens de Montebello trouvent en "Monsieur Henri" un homme dont l'intérêt pour leur bien-être est authentique. Ils l'élisent maire en 1890, alors qu'il n'a pourtant que 22 ans. Pendant son mandat, il acquiert la réputation d'un homme juste et brillant. Son souci des droits des minorités l'amène à fonder une école dite "séparée" à Montebello pour y accueillir les enfants des quatre familles protestantes de la seigneurie. Lors de la mort de John A. Macdonald en 1891, le conseil de ville d'Ottawa rédige une résolution d'expression de condoléances rédigée et signée par ses trente membres sauf un: le maire Henri Bourassa. Ce dernier explique son opposition en disant qu'aucune sympathie ne devrait être ressentie pour l'homme qui a envoyé Louis Riel à sa mort.

Député de Labelle

En 1892, on crée une nouvelle circonscription électorale qu'on nomme Labelle. Elle englobe Montebello et ses environs. Le Parti libéral de Wilfrid Laurier approche Henri Bourassa pour qu'il en devienne le candidat lors des élections prochaines. Ce dernier accepte de se joindre aux troupes de Laurier, mais à ses propres conditions. Il n'accepte aucune aide financière du parti et paiera lui-même pour sa campagne électorale. De plus, il se réserve le droit de prendre librement ses décisions même si celles-ci contreviennent à la discipline du parti. Laurier accepte et Henri Bourassa est élu député de Labelle avec une généreuse majorité lors des élections de 1896. Cette même élection porte Wilfrid Laurier et les libéraux fédéraux au pouvoir après de longues années de règne conservateur. À 28 ans, Henri Bourassa est le plus jeune député de la chambre des communes.
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Wilfrid Laurier


Les écoles du Manitoba

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Clifford Sifton
Lorsque le Manitoba est devenu une province en 1870, sa constitution a reconnu ce qui était garanti par l'Acte de l'Amérique du Nord britannique, entre autres le principe des écoles dites "séparées" pour les catholiques et les protestants. Or, en 1890, le gouvernement de la province avait annulé ces anciens droits par un nouvel acte qui abolissait les écoles séparées pour ne subventionner qu'un seul système d'écoles publiques. Les francophones de la province furent outrés de cette décision anticonstitutionnelle et le long combat de la reconnaissance de leurs droits s'engagea. Le gouvernement fédéral décida à l'époque d'ignorer les requêtes des catholiques manitobains, de crainte de perdre leurs appuis en Ontario. La Cour Suprême du Canada révoqua par la suite l'acte, décision qui fut par la suite renversée par le tribunal suprême de la colonie de l'époque, le Private Council de Grande-Bretagne.


Loin de disparaître, le débat devient un enjeu majeur dans la campagne électorale de 1896. Le premier geste du nouveau Premier ministre Wilfrid Laurier est de dépêcher deux négociateurs au Manitoba pour discuter une solution. Israël Tarte et Henri Bourassa sont choisis et rencontrent le ministre manitobain de l'éducation, Clifford Sifton. Un compromis peu satisfaisant résulte de ces négociations. Les écoles séparées ne sont pas rétablies, mais le gouvernement manitobain accepte d'autoriser une demi-heure d'instruction religieuse quotidienne là où il y a plus de dix élèves français. Cette instruction peut se donner en anglais ou en français.

Les francophones du Manitoba sont très mécontents de ce compromis qui ne reconnaît pas leurs droits et Mgr Langevin, archevêque de Saint-Boniface, prend la tête de nouvelles protestations. En chambre, Henri Bourassa parle énergiquement en faveur d'une garantie constitutionnelle des droits des minorités pour assister les écoles séparées, mais il ne reçoit presque aucun appui. Interrompu à plusieurs reprises par des députés hostiles, Bourassa déclare: "Je sais que mes paroles tombent dans des oreilles de sourds." Il dira encore: "Si les gens du Québec sont parfois provincialistes, c'est parce que, à l'extérieur de leur province, ils sont privés de liberté, d'égalité et de plein respect."

La frontière de l'Alaska

Henri Bourassa ne se laisse pas décourager et continue de défendre vigoureusement ses idées. Selon lui, le Canada doit affirmer son indépendance face à la Grande-Bretagne et s'affirmer face au géant américain. Une querelle politique apparaît bientôt et lui permet de faire valoir ses idées sur la question.

La frontière entre l'Alaska (un état américain) et le Canada n'avait jamais été clairement définie. Les États-Unis réclament depuis longtemps une longue bande de terre sur la côte du Pacifique mais la question demeure secondaire. Le débat prend toute son importance en 1896 lorsqu'on découvre de l'or au Yukon. C'est le début de cette historique ruée vers l'or pendant laquelle un grand nombre de prospecteurs envahissent la région dans l'espoir d'y trouver fortune. La question frontalière devient alors très importante et pour trouver une solution négociée, on met sur pied un tribunal biparti sur lequel siègent trois Américains, deux Canadiens et le premier juge d'Angleterre. Lorsque Lord Alverstone, le juge anglais, prend la part des Américains en leur consentant toutes leurs demandes, les Canadiens se sentent trahis. On l'accuse d'avoir sacrifié les intérêts du Canada au profit d'un resserrement des liens anglo-américains. Bourassa est dégoûté, il qualifie l'incident de "nouveau coup de poignard dans le dos" et déclare que celui-ci est la preuve bien réelle que le Canada ne pourra jamais compter sur l'appui de la Grande-Bretagne.

Henri Bourassa rêve d'un Canada qui ne plaît guère aux Libéraux et aux impérialistes anglais. Il rêve d'un pays bilingue fondé sur ses deux peuples fondateurs, l'anglais et le français, un pays dans lequel ces deux groupes posséderaient des droits et des statuts égaux, un pays débarrassé de l'impérialisme britannique. Bourassa écrit encore: "Il y a un patriotisme ontarien, un patriotisme québécois ou un patriotisme de l'Ouest… mais il n'y a pas de patriotisme canadien et nous ne pouvons pas avoir de nation canadienne quand nous n'avons pas de patriotisme canadien."

La guerre des Boers

Pendant qu'Henri Bourassa partage ses vues autonomistes sur le Canada, le secrétaire britannique aux colonies Joseph Chamberlain tente d'affermir l'empire britannique par une plus grande centralisation des pouvoirs à Londres. Lorsque, en 1899, l'Angleterre déclare officiellement la guerre aux deux républiques indépendantes de Boers en Afrique du Sud, le Premier ministre canadien Wilfrid Laurier se retrouvera coincé entre Henri Bourassa et Joseph Chamberlain.

Lorsque l'Angleterre entre en guerre contre le Transvaal et l'état libre d'Orange pour le contrôle de ses mines d'or, elle s'attend à une victoire facile. Mais les Boers réservent une surprise aux Anglais. Bien déterminés à vaincre, les Boers placent très tôt leurs agresseurs sur la défensive. L'Angleterre en difficulté fait appel à ses colonies pour sauver la face.

Henri Bourassa ne voit pas comment quelques fermiers d'Afrique du Sud peuvent constituer une menace à l'Angleterre et encore moins au Canada. Il déclare que le Canada doit rester neutre dans le conflit, que les querelles des Anglais ne sont pas celles des Canadiens. Le Québec est d'accord et appuie massivement Bourassa dans cette voie. L'Ontario et les provinces anglaises croient plutôt qu'il serait déloyal de ne pas venir en aide à la mère-patrie. Le pays est divisé une fois de plus et le Premier ministre Laurier se retrouve au centre du débat. Redoutant l'éclatement du pays et de son propre parti, Laurier choisit le compromis. Il accepte d'envoyer des troupes canadiennes en Afrique du Sud mais celles-ci ne seront composées que de volontaires. Ainsi, ceux qui veulent se battre seront libres de le faire et ceux qui s'opposent à la guerre ne seront pas forcés de participer. Mais sa décision se retourne contre lui et les deux groupes pointent un doigt accusateur vers le Premier ministre. Lorsque Bourassa demande à Laurier pourquoi il n'a pas tenu compte de l'opinion du Québec, le Premier ministre rétorque "Mon cher Henri, la province de Québec n'a pas d'opinions, elle n'a que des sentiments."

Député indépendant

Henri Bourassa claque la porte du Parti libéral, accuse Wilfrid Laurier d'être un "impérialiste détourné" et siège désormais comme député indépendant. Il écrit dans les pages du journal La Patrie que l'envoi de troupes constitue un précédent qui implique déjà le Canada dans des guerres futures. Il écrit: "La conciliation n'est jamais bonne, elle n'est jamais possible entre deux principes contraires, entre la vérité et l'erreur, entre la justice et l'iniquité." Il écrit encore: "Gouverner c'est avoir le courage, à un moment donné, de risquer le pouvoir pour sauvegarder un principe." Napoléon Bourassa écrit à son fils: "Imagine la surprise de ta tante! Elle croyait qu'elle avait élevé un poussin, mais elle se retrouve avec un aigle sous ses ailes."

Aux élections suivantes, Wilfrid Laurier choisit de ne présenter aucun candidat contre Bourassa. Ce dernier est réélu et fait un retour au parlement en février 1900 en tant que député indépendant. Il appuie toutes les mesures libérales, sauf celle qui propose d'envoyer un contingent de soldats en Afrique du Sud. Sous la pression de l'Ontario, le gouvernement cède finalement et un corps de 1100 volontaires est levé et envoyé aux frais du gouvernement canadien. D'autres troupes iront par la suite se joindre aux Britanniques. À la fin de cette guerre, plus de 7000 Canadiens se seront battus contre les Boers.

La Ligue Nationaliste

Henri Bourassa a perdu cette bataille, mais il a gagné de nombreux alliés. Après la guerre, un groupe de jeunes Québécois fondent la Ligue Nationaliste qui se donne pour mandat de lutter contre l'impérialisme anglais. Bourassa devient porte-parole de la Ligue sans toutefois en être un membre actif.

La guerre est peut-être finie mais le Québec est en pleine crise. Des milliers de Québécois sans emploi s'exilent vers les manufactures des États-Unis. De plus, le gouvernement canadien continue d'encourager une immigration massive d'anglo-saxons ce qui semble condamner les francophones à être de plus en plus minoritaire en ce pays. Bourassa en viendra à la conclusion qu'il est important d'accroître la population d'expression française par la colonisation de nouvelles régions rurales au Québec et dans le nord de l'Ontario. Les nationalistes de la Ligue l'appuient dans cette voie et demandent une politique de colonisation pilotée par le gouvernement provincial. Henri Bourassa, excellent orateur, devient l'idole de la jeunesse québécoise. Le Nationaliste, journal de la Ligue, et l'Association de la jeunesse canadienne-française lui servent de tribune pour exprimer ses idées et ses opinions sur les droits et devoirs des francophones du pays.

En 1904, Bourassa est réélu comme député indépendant du comté de Labelle. Il se lie d'amitié avec un autre député indépendant, Armand Lavergne. En 1905, il épouse sa cousine Joséphine Papineau. En 14 ans de vie commune, le couple aura huit enfants. En 1908, Bourassa coupe définitivement tous les liens entre lui et le Parti libéral en se présentant contre le ministre des terres et forêts. Ce dernier le défie de se présenter contre lui dans son comté de Bellechasse. Bourassa accepte et est défait. Il aura sa revanche la même année, lors de l'élection provinciale, en gagnant contre le Premier ministre Gouin lui-même, un ardent supporter de Laurier. photo
La famille Bourassa


Bourassa continue de défendre ses idées comme député à l'assemblée législative de Québec. Au sujet de l'immigration, Bourassa écrit: "Je veux une immigration sélective qui fasse que nous ne serons pas submergés par les vagues de socialistes européens qui s'établissent dans l'Ouest et qui entraîne une diminution du pourcentage des personnes d'origine française dans la population totale. Je m'oppose également à l'investissement de capitaux anglo-canadiens ou étrangers dans cette province-ci." Il soutient également que le français et l'anglais doivent avoir un statut égal au Canada.

affiche
Première affiche de recrutement
de la marine canadienne en 1911
La question navale

Bourassa se retrouve à nouveau mêlé aux affaires fédérales lors du débat sur la question navale. À cette époque, le Canada n'a pas sa marine à lui, c'est la Grande-Bretagne qui est chargée de protéger ses côtes. Or, en Europe, l'Allemagne a commencé à amasser une flotte qui menace de surpasser la flotte anglaise. Comme la menace allemande ne cesse de grandir, plusieurs Canadiens d'origine britannique suggèrent de venir en aide à la mère-patrie en construisant, aux frais du Canada, trois puissants cuirassées "Dreadnought" en échange de la protection de la Royal Navy.


Les anciennes divisions entre anglophones impérialistes et francophones autonomistes refont surface. Wilfrid Laurier se prononce contre le projet des cuirassés ce qui met les Orangistes de l'Ontario en colère. Lorsque ces derniers l'accusent de traître, Laurier nie laisser tomber l'Angleterre. Il propose plutôt la création d'une marine canadienne, ce qui libérerait la flotte anglaise de ses obligations de protéger les côtes canadiennes. L'Acte du Service Naval de 1910 établit ainsi une armée de mer canadienne qui ne peut être mobilisée que par le gouverneur en conseil. Pour apaiser les impérialistes anglais, Laurier déclare: "Quand la Grande-Bretagne est en guerre, le Canada est en guerre."

Dans ses discours, Bourassa condamne la politique de Laurier. À Saint-Eustache, ville qui avait été en 1837 le théâtre d'une défaite importante des Patriotes, il déclare devant une foule de 8000 personnes que Laurier a trahi les Canadiens-français en créant une marine de guerre qui les obligera à aller mourir dans des guerres qui ne concernent aucunement le Canada. Ces principes qu'on appellera désormais les Résolutions de Saint-Eustache s'opposent à l'engagement du Canada dans toute guerre étrangère qui ne le concerne pas directement.

Henri Bourassa a traité Wilfrid Laurier de traître et dès lors, les deux hommes sont ennemis. Laurier déclare à propos de son ancien ami: "Bourassa est un homme de grand talent, mais son talent est négatif et destructeur." Après l'adoption du projet de loi sur le service naval, Bourassa confie à un ami: "Laurier n'a pas planté un clou dans son cercueil, mais plusieurs."

Le Devoir

C'est le 10 janvier 1910 que paraît le premier numéro du journal Le Devoir. Fondé par Bourassa et Olivar Asselin, le journal se veut la voix des nationalistes du Québec. Le premier éditorial, à la une, établit clairement sa politique: l'autonomie du Canada, la loyauté aux idéaux britanniques et à la Grande-Bretagne, l'indépendance pour chaque province, le soutien des droits des minorités à travers le Canada, l'usage du français et de l'anglais dans les services publics et en droit. Une vaste campagne d'abonnement recueille plus de cent milles dollars. Au bout de deux mois, Asselin quitte le journal qui sera dès lors sous l'unique direction de Bourassa jusqu'en 1932. photo
Henri Bourassa


La réciprocité

Peu après la fondation du journal, Wilfrid Laurier annonce qu'un arrangement de libre-échange entre le Canada et les États-Unis est à l'étude. On apprend bientôt que Champ Clark, le président de la chambre des représentants des États-Unis, aurait déclaré à propos de l'accord: "Nous préparons l'annexion du Canada, et le jour n'est pas loin où le drapeau américain flottera sur chaque mètre carré des possessions de l'Amérique du Nord britannique comprises jusqu'au pôle Nord."

Ici, tant au Québec qu'en Ontario, les paroles de Clark font revivre la vieille crainte de l'annexion aux voisins du Sud. Henri Bourassa déclare: "Le Canada n'est pas encore un pays et il se dirige vers l'annexion." La question de la réciprocité vient donc s'ajouter à celle de la marine comme thèmes principaux de la campagne électorale fédérale de 1911. Le Parti conservateur s'oppose au libre-échange et adopte comme slogan de campagne: "Non au libre-échange, non au commerce avec les Yankees."

Bourassa, même s'il n'est pas candidat à cette élection, fait plusieurs discours à travers le Québec qui dénoncent la politique navale de Laurier. Il attire d'énormes foules et la presse conservatrice anglophone fait la découverte de ce grand orateur. Il est même invité à venir parler en Ontario! À l'élection du 21 septembre, Laurier est défait. L'opposition d'Henri Bourassa leur aura coûté cher; ils passent de 65 à 21 sièges, ne maintenant leur force qu'en Alberta et en Saskatchewan. Robert Borden devient Premier ministre du pays et forme un gouvernement conservateur majoritaire.

La lune de miel entre les nationalistes de Bourassa et les conservateurs de Borden sera toutefois de courte durée. En 1912, Borden annonce que le Canada fournira trente-cinq millions de dollars à la Grande-Bretagne pour la construction de trois cuirassés "Dreadnought". Bourassa est outré de cette manœuvre et attaque les Conservateurs avec la même ardeur dont il avait fait preuve envers les Libéraux de Laurier. Et ce n'est que le début.

La conscription

La Première guerre mondiale éclate en 1914. Les combats se prolongent et le nombre de volontaires ne suffit bientôt plus à maintenir la force des régiments. Les Canadiens se joignent d'abord aux combats sur une base volontaire. Puis, la guerre prend des allures de désastres et les pertes alliées s'accumulent. En 1914, à la bataille de la Somme, l'Angleterre perd 58 000 hommes, la France 190 000 et le Canada 24 000. En 1917, le Canada perd 16 000 hommes à Passchendaele. Les volontaires ne suffisent plus. L'Ontario fait pression sur le gouvernement pour que soit proclamée la conscription.

Bourassa se fait implacable dans son opposition à la conscription. Il lutte également contre le projet d'enregistrement des citoyens, ce qui permettrait au gouvernement fédéral de disposer d'informations touchant les travailleurs de guerre potentiels. Il ne s'oppose toutefois pas à la participation canadienne, il insiste plutôt sur le fait que: "Le Canada a déjà levé une armée de 420 000 hommes sur une population totale de 7 000 000. C'est l'équivalent d'une armée de 2 400 000 hommes pour la France, de 2 700 000 hommes pour l'Angleterre, de 6 000 000 d'hommes pour les États-Unis (…) Demander au Canada de faire plus serait un outrage."
Borden
Robert Borden


Son opposition à la conscription fait de Bourassa un traître aux yeux de certains anglophones. Il est invité à parler à Ottawa devant un auditoire anglais, mais un tract intitulé "Bourassa une ordure" est distribué avant son arrivée. On y dénonce ses supposés gestes déloyaux et y demande s'il peut lui être permis de prendre la parole. L'affaire se transforme en émeute qui ne se termine que lorsque Bourassa accepte de se retirer sans parler. Le lendemain, il écrit dans Le Devoir: "Ma première inquiétude est la montée perceptible de l'intolérance et du chauvinisme dans ce pays."

Lorsque Borden présente son projet de loi sur le service militaire obligatoire en mai 1917, la situation devient explosive. Des émeutes éclatent dans les rues de Québec et des manifestations s'organisent à Montréal. Le Devoir publie une série d'articles qui vise à dénoncer la manœuvre. On y reproduit des paroles de Laurier et de Borden qui, en 1916, donnaient l'assurance qu'il n'y aurait pas de conscription. Bourassa s'inquiète des actes de violence lors des grandes assemblées de masse et écrit: "La conscription pourrait bientôt transformer la population la plus paisible, peut-être la plus rangée des deux Amériques en un peuple de révolutionnaires."

Les tensions montent entre Canadiens anglophones et francophones. Aux élections de 1917, le Canada anglais vote massivement pour Borden et le Québec vote massivement pour les Libéraux de Laurier, opposés à la conscription. En décembre de la même année, le député libéral québécois J.-N. Francoeur présente en chambre la motion que: "le Québec serait disposé à accepter la rupture du pacte confédératif de 1867 si, dans les autres provinces, on pensait que le Québec est un obstacle à l'union, au progrès et au développement du Canada." Les tensions sont à leur comble en 1918 et une émeute éclate à Québec. Au parlement d'Ottawa, un député demande la proclamation de la loi martiale au Québec, l'emprisonnement de Bourassa et la suppression du journal Le Devoir. Borden répond que cela ne ferait qu'empirer les choses.

Quand le gouvernement français envoie des représentants au Québec pour solliciter l'engagement des Canadiens français en Europe, Bourassa écrit dans Le Devoir: "Tous les Canadiens français ont une profonde admiration pour le courage héroïque avec lequel les Français ont lutté pour défendre leur pays. Tous les Canadiens français qui sont vraiment catholiques ont suivi avec une grande sympathie le travail qu'ils font pour protéger leur religion en France. Mais nous avons mené cette bataille depuis cent cinquante ans et nous n'avons jamais demandé à la France de menacer la paix par égard pour nous."

Les épreuves personnelles et le retour à Ottawa

En janvier 1919, après une longue maladie, Joséphine Bourassa meurt, laissant à son mari la charge de leurs huit enfants. Wilfrid Laurier vient à peine de lui écrire une lettre de condoléances qu'il meurt à son tour. Dans les pages du journal Le Devoir, Bourassa rend hommage à son ancien rival, cet homme "qu'il n'a jamais cessé d'aimer et jamais cessé de mal comprendre." Les deux décès affectent profondément Bourassa qui se plonge dans une longue demi-retraite.

En 1925, c'est le retour à la politique fédérale pour Bourassa qui est à nouveau élu comme député indépendant du comté de Labelle. Il remet la direction du journal Le Devoir à Georges Pelletier pour se consacrer à son rôle de député. En 1930, Bourassa est réélu par acclamation mais ce sera son dernier mandat parlementaire. Il démissionne de son poste de directeur du Devoir. Trois ans plus tard, à l'élection de 1935, il est défait dans Labelle. Il consacre dès lors son temps à la rédaction de brochures politiques.

La retraite

Le départ de Bourassa de la vie politique active coïncide avec le début de l'ère de Maurice Duplessis. Bourassa est généralement en accord avec les politiques de Duplessis, mais met en garde contre certaines politiques de l'Union Nationale qui semblent vouloir mener à l'indépendance du Québec. Lorsque l'abbé Lionel Groulx écrit que la jeunesse doit aspirer à une nation canadienne-française à l'intérieur de la Confédération si c'est possible mais à l'extérieur s'il le faut, Bourassa le ridiculise et écrit que cela est un projet qui n'est ni politiquement ou économiquement possible.

Bourassa voyage en Europe où il a des entretiens privés avec Mussolini et Pie XI. Au sujet de la montée d'Hitler, qu'il ne redoute pas du tout, Bourassa écrit qu'il ne s'agit là que d'un rempart contre la véritable menace de l'avenir: la Russie communiste. Mais tout cela n'est que conjecture et, en 1939, la guerre éclate en Europe et au Canada, l'histoire se répète.

Encore la conscription

Henri Bourassa met fin à sa retraite pour se joindre à ceux qui dénoncent une nouvelle conscription. Il s'oppose une fois de plus à la participation du Canada dans une guerre impérialiste britannique. En février 1942, il parle à Montréal au nom de la Ligue pour la Défense du Canada. Avec une vigueur renouvelée, le politicien de 76 ans déclare : "Parlant au nom de mes jeunes compatriotes, j'ai mis l'accent sur les raisons pour lesquelles nous, les Canadiens français, avons résisté à l'impérialisme britannique et à l'une de ses plus détestables formes, le service militaire obligatoire." Il maintient l'auditoire sous l'emprise de son charme pendant une heure. Le Québec vibre et redécouvre les formidables talents d'orateur d'Henri Bourassa. Le Premier ministre canadien Mackenzie-King proclame finalement la conscription malgré l'opposition masisve du Québec et la menace bien réelle d'une guerre civile. Bourassa attaque King et déclare: "Votre conduite dans cette crise est contre les traditions parlementaires, car vous avez suspendu les droits civils et ignoré les vœux de la minorité." Ainsi s'achève la dernière bataille de Bourassa et l'unité du Canada s'en ressentira pendant encore longtemps.

La fin d'une légende

En 1944, Bourassa est victime d'une grave crise cardiaque, on lui administre les derniers sacrements. Mais au-delà des espoirs de tout le monde, il se rétablit. Sa retraite sera désormais totale et il passera ses dernières années dans sa maison d'Outremont, ne fréquentant plus que ses amis intimes et les membres de sa famille. La veille de son quatre-vingt-cinquième anniversaire, le 31 août 1952, il dîne avec ses trois filles et un de ses fils qui est prêtre jésuite. Il est de très bonne humeur et partage allègrement des souvenirs de jeunesse. Il a tout juste terminé sa tasse de café et son cigare habituel lorsqu'il ressent une grande douleur à la poitrine. Il reçoit l'absolution de la main de son fils et meurt quelques minutes après.

Le Devoir du premier septembre publie un hommage à son fondateur dans lequel Gérard Filion écrit: "S'il était né dans un pays souverain, et non pas dans une colonie de la Couronne, il aurait sûrement joué un rôle prééminent dans les affaires internationales. Quoi qu'il ait été, il ne fut qu'un simple député d'un parlement étouffé par les rênes de l'Empire. Pourtant, en dépit de cela, Bourassa devint l'histoire de son vivant même."

Le rédacteur en chef du Saturday Night de Toronto écrit encore: "Presque toutes les questions constitutionnelles qu'il a soulevées durant les cinquante premières années de sa vie et pour lesquelles il fut accusé de traîtrise par beaucoup de Canadiens d'expression anglaise sont devenues des coutumes établies. Bourassa fut le prophète criant dans la solitude inculte de tous ces développements."



"L'histoire de la confédération canadienne, c'est la série lamentable de nos déchéances et de nos défaites par la fausse conciliation."
-- Henri Bourassa



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